L'Irlande, dernier
espoir démocratique de l'Europe le 07 Jun 2008 A une semaine du
référendum irlandais sur le traité réformant les institutions européennes,
le traité de Lisbonne, un sondage donne le camp du "non" en tête des
intentions de vote.
L'essentiel de la campagne s'est déroulé
dans heurts mais dans la dernière ligne droite, un sondage réalisé par
l'institut TNS MRBI sur un millier de personnes et publié dans l'Irish
Times de vendredi crédite le "non" de 35% des intentions de vote, contre
30% pour le "oui". 28% des personnes interrogées restent indécises et 7%
disent qu'elles n'iront pas voter. A la mi-mai, un sondage du même
institut plaçait encore le "oui" à 35% des intentions de vote contre
seulement 18% pour le "non". Tous les projecteurs se braquent sur
l'Irlande. L'Irlande fera-t-elle capoter le traité de Lisbonne?
L'Irlande sera-t-elle le Judas poignardant en plein coeur un projet
européen encore convalescent? Il est encore trop tôt pour le dire. Mais
surtout, l'Irlande est le seul pays européen à être tenu, de par sa
Constitution, à organiser un vote populaire sur le sujet. Les autres
nations se sont contentées d'une approbation parlementaire et 15
capitales sur 27 ont déjà ainsi ratifié le texte. C'est là tout le
problème, et c'est pour cela qu'il est crucial pour l'avenir du
continent que le non l'emporte. Le choix n'est pas, comme
voudraient le faire croire les partisans de la construction européenne,
entre l'immobilisme et la marche en avant, mais bien entre la démocratie
et la dictature. La menace vient moins du contenu du traité réformant les
institutions européennes que de sa gestation. J'admets qu'il y a
quelque chose de pathétique à évoquer ainsi un référendum irlandais comme
le "dernier espoir démocratique de l'Europe". Donnons-nous pourtant la
peine d'y penser et posons-nous la question: est-il plus probable que la
façon dont les accords de Lisbonne sont adoptés à l'échelle européenne
soit un épiphénomène, un accident sans lendemain, ou au contraire le
premier d'une longue série de textes de lois de l'Union qui seront
avalisés par les gouvernements de chaque pays exactement de la même
manière, sans consultation des citoyens? Il y aura des gens pour
soutenir l'une ou l'autre hypothèse. Pour ma part, je tiens que la
seconde façon de faire est infiniment plus probable que la première
simplement parce qu'elle fonctionne, dans le sens utilitariste du
terme. Le projet de Constitution Européenne a échoué parce qu'il a été
soumis au peuple dans certains pays. Le traité réformant les institutions
européennes est une réincarnation de ce projet. Certes, le texte a un
contour différent, complexe, parfois abscons. Contournant les
constitutions de chaque état membre, il a été conçu précisément dans le
but d'échapper au scrutin populaire. Pire, les auteurs de ce traité ne
s'en sont jamais cachés. Ils assument complètement ce court-circuit
démocratique. Seule la Constitution irlandaise oblige un
référendum. L'existence de cet état d'esprit au sein des dirigeants de
l'Union Européenne devrait faire froid dans le dos. L'histoire du XXe
siècle est émaillée de tels cheminements - des groupes estimant, une fois
parvenus au pouvoir, que le vote populaire était un carcan dont il fallait
s'affranchir, avant de s'affranchir du peuple lui-même. Nous assistons
exactement à cela aujourd'hui. L'Union Européenne n'est, bien sûr,
pas régime dictatorial, mais elle n'en a jamais pris aussi ouvertement le
chemin. Les élites ont décidé de prendre en main le destin du continent en
se passant du peuple, et ils ont encore plein d'autres projets de la même
veine dans leurs cartons. Le Premier ministre irlandais, M. Cowen, fervent
partisan du oui, a estimé que les accords de Lisbonne permettraient à
l'Union européenne d'être "efficace" et lui donneraient les moyens de
faire face aux "défis modernes et à l'intégration financière et à ces
grands problèmes que sont le réchauffement climatique et la criminalité
internationale". On devine sans peine les arguments qui seront avancés à
chaque occasion pour privilégier une ratification parlementaire acquise
d'avance: urgence climatique, menace terroriste, dangers sanitaires,
crise financière... Chaque semaine, l'actualité fournira son lot de
bonnes raisons. Pourquoi s'embarrasser avec la démocratie, ses
incertitudes et ses palabres? Pourquoi soumettre des pactes habilement
ficelés et finement négociés, résultat d'innombrables compromis entre des
gens de bonne volonté, au jugement d'un troupeau d'électeurs incultes?
Pourquoi mettre en danger une trajectoire toute tracée en la livrant au
jugement arbitraire de gens qui ne saisissent ni les enjeux, ni les
subtilités légales, ni la complexité du monde? Le vote, quel
gâchis! L'efficacité a toujours été le meilleur argument à opposer à la
démocratie. La démocratie est moins efficace que son absence - mais encore
faut-il savoir dans quelle direction cette efficacité permet d'avancer.
L'examen historique de régimes qui ont laissé tomber la démocratie pour
"autre chose" devrait nous inciter à nous méfier. L'Irlande
sauvera-t-elle les Européens de la Construction Européenne? 1% des 490
millions d'âmes du continent pourrait décider de son destin. Peu de gens
en définitive. Les seuls dont l'avis compte encore. Les pressions
exercées sur l'Irlande vont être terribles. L'espoir est ténu. [1 commentaire] |