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 L'épreuve de la banlieue  le 04 Nov 2005
Impossible de passer à côté de l'embrasement des banlieues parisiennes ces derniers jours. Ce qui n'était au départ qu'une nouvelle "bouffée de violence" de plus semble être passé à l'étape supérieure d'une insurrection qui ne dit pas son nom dans les médias. C'est donc un bras de fer qui s'annonce entre les forces de l'ordre et les agités qui, chaque nuit depuis une semaine, incendient et brutalisent sans montrer de signes d'essoufflement. La violence des affrontements monte petit à petit et il ne fait aucun doute que cela ne se terminera pas sans plusieurs victimes. Ce n'est pas un fait-divers anecdotique, mais une crise majeure: la façon dont le gouvernement français réussira à s'en dépêtrer aura un profond effet sur son avenir.

Les émeutes ont commencé après le décès de deux adolescents électrocutés dans un transformateur où ils s'étaient cachés, croyant être poursuivis par la police. Ce simple événement n'est pas une simple mésentente, mais en dit long sur la mentalité qui règne dans ces cités. Entre violence larvée, brigandage en bande, vandalisme et trafics douteux, il n'y a pas beaucoup d'habitants de moins de 30 ans qui soient totalement vierges de tous soupçons dans ce milieu. Ils ne sont pas bien sûr tous coupables; mais la dégénérescence de la société traditionnelle - de la civilisation - autour d'eux a progressivement amené un système parallèle de valeurs et de relations sociales incompatibles et opposées à la société normale.

Le pouvoir a horreur du vide. Le système des banlieues vient avec ses propres valeurs - le "respect", ses gardiens de l'ordre - les "grands frères", les chefs de gang - et sa propre réussite sociale, essentiellement basée autour de la réputation et de l'apparence selon le code esthétique de la cité. Contrairement à une idée reçue, bien des membres de la société de banlieue ne souhaitent pas plus en sortir que s'en sortir: les trafiquants, les pontes de l'économie souterraine qui se payent finalement de grosses cylindrées et sont toujours vêtus à la dernière mode, ont largement les moyens de se trouver un logement hors de ce milieu. Evidemment, ils ne le font pas, de la même façon qu'un chef d'entreprise ne laisse pas tomber une affaire qui roule. Quitter la banlieue est un rêve que caressent tous ceux qui s'y trouvent enfermés contre leur gré, mais c'est un tort de croire que le sentiment est généralisé. Comme une prison, une hiérarchie du crime s'installe avec ses lois occultes et ceux qui sont au sommet ne vivent pas forcément plus mal que les gens libres du dehors. Ce sont évidemment ceux qui sont en bas de l'échelle - au pied des deux échelles - qui souffrent le plus: les pauvres, les nouveaux venus, les gens obstinément honnêtes. Ils ont encore tout à faire pour se construire une meilleure place, en choisissant le modèle auquel ils adhèrent et en grimpant alors les marches de la pyramide de leur choix.

J'ai connu des jeunes issus de banlieues défavorisés qui avaient une apparence et un comportement tout à fait conventionnels - l'un d'eux a d'ailleurs longtemps été le meilleur élève de la classe, et il me racontait déjà que des voitures étaient souvent incendiées dans son quartier. Avec d'autres, il avait fait le choix de la vie régulière. Mais la plupart des jeunes qui choisissent le mode de vie de la société parallèle des banlieues se condamnent à s'y enfermer et mettent le doigt dans l'engrenage d'une survie faite de petits trafics, de combines et de recel. Le statut de mineur protège la plupart d'entre eux pendant leur phase de formation, jusqu'à ce qu'ils atteignent leurs dix-huit ans avec une solide expérience du crime organisé. Avec la majorité vient la nécessité de faire preuve de davantage de discrétion et de monter un réseau permettant à de nouveaux jeunes, "immunisés" parce que protégés par leur âge, de s'exposer à leur tour.

La haine est le ciment de la société parallèle et pervertie des cités. Cette communauté se construit dans le ressentiment envieux et vengeur qu'elle éprouve envers sa jumelle "normale". Les banlieues forment un conglomérat granuleux de multiples tendances: ethnisme voire tribalisme, islamisme, grand banditisme, et le croisement de communautarismes géographiques, liés à la richesse ou aux choix culturels. Les décisions que chacun prend finissent par se refléter dans l'habillement et les postures. Le délit de faciès existe, mais il faudrait plutôt l'appeler délit d'attitude. Les jeunes qui optent pour la société alternative proposée par les banlieues se reconnaissent facilement à leur accent, au soin qu'ils portent à véhiculer une certaine apparence, à leur déplacement en bandes. Ce modèle plaît tellement qu'il s'exporte; y compris en Suisse où on peut difficilement parler de grands ensembles (la population suisse totale n'atteint même pas celle de la couronne parisienne) il existe toute une frange de jeunes qui font tous les efforts possibles pour ressembler au mieux à leurs mentors de l'hexagone. Le modèle français qui s'exporte n'est pas toujours celui qu'on croit.

Dans ces circonstances, un simple contrôle d'identité provoque des remous au sein de l'immense population de ceux qui ont quelque chose à se reprocher. Comment peut-on blâmer les forces de l'ordre d'utiliser ce critère lorsqu'il s'agit de signes de reconnaissance employés par les gangs eux-mêmes? Pour reprendre les mots de Hunter S. Thompson: "Dans une société bloquée où tout le monde est coupable, le seul crime est de se faire prendre." Ainsi, la panique de trois jeunes tellement terrorisés par une banale vérification d'identité; ainsi la réaction de tous ceux qui prennent la présence de forces de l'ordres appartenant à "l'autre" société, le monde extérieur, comme une provocation. Pire: une invasion.

On s'en doute, n'importe quel prétexte aurait suffit pour embraser les banlieues à un moment ou un autre, la mort de ces deux jeunes étant une simple opportunité. Aucune agitation particulière n'a eu lieu lorsque, pratiquement au même moment, un photographe industriel, prenant le cliché d'un lampadaire, a été pris à parti par une bande de "jeunes" et tabassé à mort sous les yeux de sa femme et de sa fille restées cloîtrées dans sa voiture. Les émeutes ont dépassé le cadre original du quartier pour s'étendre dans des lieux sans aucun rapport avec l'affaire. Citant un article du Figaro:

La contagion gagne les cités et la province. Cités du Chêne Pointu de Clichy-sous-Bois, des Bosquets à Montfermeil (Seine-Saint-Denis), du Val-Fourré de Mantes-la-Jolie (Yvelines), des Hautes-Mardelles à Brunoy (Essonne) ou encore Danton à Sèvres (Hauts-de-Seine)... "Par un phénomène classique de proximité géographique, les bandes d'une cité donnent l'exemple aux jeunes des villes environnantes qui relèvent le gant dès le lendemain soir", analyse un spécialiste policier des violences urbaines.

De nombreuses forces opèrent depuis très longtemps dans les cités, et à la suite d'une longue et patiente croissance elles en arrivent à défier ouvertement le pouvoir. La contestation des forces de l'ordre est au confluent des intérêts de plusieurs groupes qui se recoupent parfois: les incontournables incluent évidemment gangs mafieux et islamistes. Les premiers veulent avant tout pouvoir opérer en toute impunité - les bénéfices de leurs trafics étant rarement une finalité, mais servant au financement d'autres groupes, dont les seconds, qui cherchent à officialiser le communautarisme en soumettant chacun à des lois différentes selon son appartenance religieuse.

Bien sûr, chaque jeune qui lance un pavé en direction de policiers ou qui incendie un véhicule n'est pas un islamiste en puissance ou un agent du grand banditisme. Mais il participe à leur mouvement comme pion manipulé et pouvant être sacrifié.

Nous en sommes donc à la huitième nuit de violence. Environ 400 voitures ont été brûlées, 27 bus détruits, 3 entrepôts ont été ravagés par les flammes et plusieurs bâtiments administratifs ont été atteints par des bombes incendiaires. Le seul scrupule qui agite encore les agités qui font régner le chaos chaque nuit, c'est de passer à la vitesse supérieure: les banlieues regorgent d'armes de tous types et certains brûlent de s'en servir. Du revolver au lance-roquette, ce ne sont pas les arsenaux qui manquent dans les caves. A plusieurs reprises, des balles ont été tirées en direction des policiers - on est donc très au-delà de la manifestation qui dégénère. La mort par balles de plusieurs agents de l'ordre pourrait néanmoins provoquer une contre-réaction que les insurgés ne sont pas certains de mesurer. L'incertitude est grande non pas parce que les voyous font soudainement preuve de scrupules, mais parce qu'il n'y a pas d'enjeu. Ce soulèvement de banlieue est parti comme une démonstration de force, l'exercice grandeur nature d'une intifada contre l'Etat français et les valeurs qu'il représente; il n'y a aucun objectif construit et ceux qui ont lâché la bride des excités n'ont rien prévu d'autre que le chaos... Alors, pourquoi jeter toutes ses forces dans l'affrontement?

Le paradoxe du mécanisme de provocation-répression en cours, c'est qu'il constitue une impasse pour le gouvernement. Il en sortira forcément perdant, non par incompétence - pour une fois - mais parce qu'il est trop tard.

Si l'insurrection est matée par la force, les banlieues françaises feront bloc autour de ceux qui se présenteront comme "victimes". La solidarité jouera à plein et renforcera le communautarisme de ceux qui se sentent de plus en plus étrangers à la société française tout en vivant en France. La répression fournira également d'excellentes justifications pour de nouvelles actions plus violentes et mieux préparées. Il néanmoins est peu crédible qu'un élu prenne le risque politique de faire couler le sang alors que les élections présidentielles de 2007 se profilent à l'horizon; et si les émeutes continuent à s'étendre, même les effectifs de CRS vont commencer à manquer pour mater les troubles. Pas moins de 17 compagnies de CRS sont déjà mobilisées...

Si l'insurrection est dénouée par "le dialogue", les insurgés auront obtenu une tribune grâce à la violence, démonstrant ainsi l'efficacité de l'utilisation de la force comme outil politique. Cela fournira un excellent prétexte pour tous ceux qui hésitaient à se lancer le long de ce chemin. Cette hypothèse est peu probable, les insurgés se remarquant surtout par leur nihilisme - ils n'ont guère de revendications intelligibles - et leur absence de leader.

Si l'insurrection finit par s'éteindre par lassitude, l'impuissance de l'Etat français sera démontrée aux yeux de tous et poussera les nombreux groupes qui cherchent à le miner à se lancer dans des actions encore plus téméraires. Une fois de plus, ce sera reculer pour mieux sauter. C'est l'issue la plus probable, le nombre de voitures à incendier n'étant pas infini. Evidemment, lorsque le calme reviendra bon an mal an les politiciens crieront victoire; le score sera pourtant en faveur des insurgés, qui n'auront nullement été mis en déroute à la suite de cet épisode.

Il n'y a aucune sortie honorable. C'est bien le problème qui agite en ce moment les membres du gouvernement qui sont soudain confronté à la partie émergée d'un iceberg dont l'existence est niée depuis des décennies. Les rivalités politiques qui agitent les ministres n'aident évidemment pas. Selon le dénouement de l'affaire, nous assisterons à des tentatives de s'approprier le mérite de la réussite, ou plus vraisemblablement à une cabale pour accabler de fautes les adversaires de chacun.

La France commence aujourd'hui à payer l'incohérence de sa politique depuis trente ans, sa négation des dangers du communautarisme, sa mécanique d'intégration complètement en panne, son absence de création de richesses qui sont toutes entières sacrifiées sur l'autel de la redistribution - ou comment transformer les hommes en esclaves dépendants.

La presse internationale rend compte dans le détail des scènes d'émeutes dans une banlieue à feu et à sang - ce qui mine encore, s'il était besoin, la crédibilité du gouvernement tant sur le plan européen qu'auprès des instances internationales. Comment prétendre que la France est un exemple à suivre, que le pays connaît les réponses aux questions du monde, que la république fonctionne et réclame qu'on l'écoute lorsque des bandes font régner désordre et destruction en toute impunité sur son propre territoire pendant une semaine? Le soulèvement des banlieues est un nouvel exemple - en fallait-il encore! - de l'échec du modèle français, sa social-démocratie en perdition, son absence de valeurs morales, la déliquescence de ses institutions et l'illustration de l'incompétence de ses élites coupées de la réalité.
La seule attitude rationnelle face à ce modèle est de le fuir à toutes jambes. Et lorsqu'il est question de s'en inspirer, de se rappeler vers quoi il mène.
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