La Loi contre le Droit le 26 Mar 2006 Souvent dans les textes qui sont publiés ici, je fais
référence à la Loi comme quelque chose de négatif, face au
Droit présenté comme quelque chose de positif - un discours qui ne
semble pas avoir grand sens pour ceux qui ne voient pas la différence
entre les deux! Voilà donc une petite explication sur ces notions - qui ne
sont pas si compliquées - et leur effet profond sur le mode de
fonctionnement d'un Etat, pour le rendre libéral ou empêcher qu'il le
devienne.
Loi et Droit semblent à première vue deux facettes de
la même pièce: le législateur définit la loi, qui sert à spécifier,
modifier et éventuellement attribuer des droits aux gens. Voilà posées les
bases d'une théorie extrêmement superficielle de leur relation, telle
qu'elle se vit au sein de la société française. En fait, les deux aspects
n'ont rien à voir et sont carrément opposés. La Loi définit des
"droits" - c'est-à-dire des interdictions ou des privilèges -
ex-nihilo, littéralement à partir de rien. Demain, sans crier gare,
les députés de l'Assemblée Nationale pourraient ériger une loi pour
interdire les canettes de boisson en métal, rendre obligatoire un examen
médical annuel pour toute la population française ou placer en détention
préventive ceux qui ont des arriérés d’impôts. Ce genre de loi doit
ensuite être voté mais pour peu qu'un parti ou une coalition relativement
soudée dispose de la majorité dans les chambres, ce qui arrive
pratiquement toujours (le gouvernement n'est stable que parce qu'une
telle majorité existe), alors il n'y a pas d'obstacle à ce genre de
modification des lois existantes, pour en ajouter. Un système juridique
qui repose sur la loi est donc essentiellement déclaratif. La Loi se
décrète. Bien sûr, dans les faits cette loi décrétée ne sort pas
(enfin, pas toujours) comme le lapin du chapeau d'un prestidigitateur.
Elle est l'aboutissement de commissions, de discussions, d'un consensus
entre députés, du résultat de travaux effectués par des think tanks
ou des groupes de pression divers. Tout intervient dans son élaboration:
son éventuelle utilité, sa compatibilité avec les lois existantes,
l'actualité médiatique du moment... Les députés ne sont que des hommes,
et ils sont eux aussi soumis aux aléas de la pression de la rue pour
infléchir le système dans une direction ou une autre. C'est d'ailleurs
là le noeud du problème: comme la loi se décrète, il s'agit de la
décréter avant son adversaire dans la direction que l'on souhaite. Les
postes gouvernementaux qui permettent de définir de nouvelles lois, comme
des traces laissées dans une neige vierge, sont recherchés avidement car
leur pouvoir est immense. Il est en effet bien plus facile d'ériger de
nouvelles lois que d'en retirer qui existent déjà - les législateurs
n'ayant pas envie de détricoter le système sur lequel ils reposent, même
si une partie de l'ouvrage a été tissé par leurs ennemis politiques. Un
système légal basé sur la Loi a donc un avantage apparent - il est
théoriquement possible de prévenir l'apparition d'un problème en
décrétant une loi pour l'éviter entièrement - mais cela ne va pas sans
des inconvénients majeurs. Tout d'abord, chaque loi est par nature un
interdit. Une loi ne peut pas donner plus de liberté, seulement en enlever
(excepté les rares cas où une loi est votée pour en abroger une autre.)
Ensuite, l'idée tentante de décréter une loi à l'avance pour "prévenir
plutôt que guérir" est plus souvent un piège qu'une bonne idée. Des
ressources considérables peuvent être gaspillées pour résoudre des
problèmes qui n'existeront peut-être finalement jamais. Et pas forcément
à cause de la loi, comme le voudrait une logique auto-réalisante: pour
cela, il suffit de voir que ces problèmes n'apparaissent pas non plus
dans les pays qui ont choisi de ne pas légiférer en la matière. Or,
la perte de liberté conséquente à une loi (en termes de contrôles qu'elle
implique par exemple) est réelle. Un système judiciaire reposant sur le
Droit a une toute autre logique, nettement plus simple, mais reposant sur
un postulat apparemment étrange: le Droit se découvre. Cela
signifie que le système législatif se construit à partir de cas
réels. Il faut que quelqu'un commence par saisir l'appareil
judiciaire pour qu'un cas se présente, qui permette de légiférer. La
justice intervient en tant qu'arbitre et non en tant qu’acteur. De cette
façon, il faut toujours qu'un problème réel - le premier de sa catégorie
- intervienne pour que s'ouvre un chapitre de législation, lequel se
basera d'ailleurs largement sur une jurisprudence décidée par les cours
de justice. Ainsi donc, la Loi suit le fonctionnement de la justice qui la
précède, laquelle intervient pour arbitrer un litige entre différents
Droits qui s'opposent - ceux des accusés contre ceux des
plaignants. Les implications sont énormes. Sans grande surprise, la
France et une bonne partie des pays européens qui ont été soumis à son
influence au cours de l'histoire (par le biais des conquêtes
napoléoniennes par exemple) ont un système légal et judiciaire où la Loi
l'emporte sur le Droit. Les pays d'influence "anglo-saxonne",
c'est-à-dire l'Angleterre, les Etats-Unis, mais aussi la Suisse, voient
quant à eux le Droit l'emporter sur la Loi. Ce ne sont pas des notions
purement techniques: les conséquences de ces deux schémas de pensée ont
des répercussions sur tout le fonctionnement de la société, à commencer
par la place du gouvernement dans sa hiérarchie. Cela ne veut pas dire
que le pouvoir législatif ne sert à rien. Il a toujours la charge énorme
de décider de l'élection des juges, de l'administration des biens
publics, de l'organisation de la police, de l'armée, de la politique
étrangère et bien d'autres choses encore - mais son pouvoir reste
néanmoins limité par nature, puisqu'il doit suivre la société et non la
devancer. Il y a un autre effet secondaire, c'est qu'un système basé
sur le Droit est nettement moins enclin à instaurer des privilèges. Le
Droit se définissant sur la base d'un arbitrage devant un juge, ce
dernier est en mesure de jauger des arguments des deux parties; et si
l'Etat intervient au travers d'une administration, ce sera tant comme
plaignant que comme victime, mais en tous cas sous l'autorité du juge, et
sans passe-droit lié a sa nature d'organisation collective. Dans un
régime purement régit par le Droit, il n'y a pas cette longue liste de
privilèges et de passe-droits réservés à l'administration que l'on
appelle, en France, le droit administratif. Lorsque l'Etat écrit la
Loi, il se situe naturellement comme le centre du pouvoir - celui de faire
ou de défaire les fortunes et les libertés d'un trait de plume. La
liberté est fragile car incertaine: rien n'empêche un nouveau décret de
survenir par surprise et de jeter à bas tout un pan de l'activité
économique en le déclarant illégal. La Loi est donc un facteur
d'incertitude. Elle est aussi, par essence, une invitation au
totalitarisme ou au moins à l'ingénierie sociale dont le totalitarisme
n'est que la conclusion: pouvant décréter que certaines attitudes ou
activités sont désormais interdites, la tentation est grande pour les
politiciens au pouvoir de tenter d'utiliser les leviers de la machine
pour tenter d'orienter le fonctionnement de la société dans telle ou
telle direction. Selon les convictions ou l'adhésion à l'utopie des uns
et des autres, ils ne s'en privent d'ailleurs pas. Seules les quelques
libertés vaguement définies dans la Constitution sont à l'abri, et
encore. Lorsque l'Etat est inféodé au Droit, il est cantonné à un rôle
d'arbitre, en tous cas au second plan par rapport aux individus qui sont
seuls en mesure de saisir la justice. Les juges et la jurisprudence sont
les principaux instruments qui permettent de créer le droit sur la base de
cas réels. Tout cela est bien sûr extrêmement simplifié et ferait sans
doute hurler d'effroi (ou de rire) le moindre juriste de formation, mais
je pense qu'il y a du vrai dans cette perception de ces deux systèmes et
de leur logique propre. Sans surprise, ma préférence va au Droit plutôt
qu'à la Loi; ce n'est pas tant à cause de mon adhésion au libéralisme,
qui place l'individu au centre de la société plutôt que d'en faire un
simple atome, qu'à cause de ma perception quotidienne des effets pervers
d'une logique reposant sur une Loi instaurée à coup de décrets et non
basée sur la jurisprudence. En cela, je m'oppose évidemment aux visées de
tous ceux qui sont avidement attirés par une Loi décrétée pour se livrer
avec délice à leurs expérimentations sociales. Si vous ne deviez retenir
qu'une phrase de ce billet, c'est celle-ci: la Loi se décrète, le Droit
se découvre. Mise à jour (12 Avril 2006):
l'Institut Hayek se penche sur la même question
à travers une
critique
de livre tout à fait pertinente. [2 commentaires] |