Che Gevara est mort depuis quarante ans mais son portrait
ne cesse de s'afficher. La photographie d'Alberto Corda est depuis des
années sur tous les maillots, les t-shirts, les casquettes. L'image de
l'homme est devenu un accessoire de mode parfaitement banalisé. Qu'il
s'agisse de la réussite marketing d'une icône révolutionnaire exploitée
par Fidel Castro ou au contraire de la marchandisation d'un symbole hors
de tout contrôle et dont le sens est perdu, je laisse la réponse aux
sociologues. Il est pourtant peu probable que l'adolescent moyen
affichant sa rébellion avec l'imprimé noir sur fond rouge connaisse
grand-chose de celui qu'il porte sur son torse. Quant à ceux qui
connaissent davantage le contexte historique du Che, c'est probablement
pour en avoir entendu des éloges - n'était-il pas un héros du communisme,
ce qui le place immédiatement dans le camp du Bien? Oubliées, les
purges, oubliées, les exécutions sommaires, le plaisir sadique des
tortures: Che Guevara est un mythe, et un mythe ne peut être que parfait.
En réalité, même si la légende à commencé à se fendiller, enfin, à
l'occasion du quarantième anniversaire de sa mort ("Che Gevara n'était
pas toujours héroïque", ai-je entendu à la radio...) le travail de
vérité - sans parler de mémoire - ne fait que
commencer. Une bonne partie des
informations présentées ci-dessous viennent du livre de Jacobo Machover,
La
Face Cachée du Che, mais ce livre ne fait que reprendre et compiler les
témoignages de ceux qui ont côtoyés le Che de son vivant, et leurs écrits
- ainsi que ceux du Che lui-même, qu'on oublie trop souvent. Che Guevara
est mort jeune: bien des gens ont croisé son chemin, à Cuba et dans les
diverses guérillas qu'il a tenté d'établir en Afrique et en Amérique du
sud, et ont laissé quantité de témoignages écrits ou répondent simplement
aux interviews qu'on leur demande. Ils brossent un portrait assez
différent de l'exégèse habituelle.La légende du
CheL'histoire de Che Gevara est tellement romancée qu'il est
difficile de démêler le vrai du faux. Certains en font un récit héroïque
(et aussi un roman-fleuve: il suffit de consulter la
page du Wikipedia français sur
le Che, avec une magnifique photo colorisée du guérillero...) qu'on
pourrait résumer ainsi: Etudiant en médecine, Che Guevara traverse
l'Amérique latine et s'enflamme d'un désir de révolution alors qu'il
découvre l'indigence des populations locales et les injustices dont elles
sont victimes. Il fait ses armes au Guatemala, où il rencontre Castro. Il
s'embarque avec eux pour Cuba dans la guérilla contre le dictateur
Batista. Lorsque la Havane tombe, il devient procureur des crimes des
dignitaires du régime précédent; il occupe ensuite plusieurs fonctions de
haut niveau (Chef de la Banque Centrale, Ministre de l'Industrie...) et
rencontre des chefs d'Etat. Il profite de cette époque pour peaufiner sa
théorie de la révolution. En 1965, il quitte Cuba pour exporter la
révolution: au Congo d'abord, en Amérique Latine ensuite. Il est
finalement capturé en Bolivie et exécuté avec la bénédiction de la
CIA. Che Guevara serait l'homme parfait, le premier et peut-être
seul "Homme Nouveau" propre au socialisme: poète, médecin, guerrier,
économiste, diplomate, juriste, polyglotte, théoricien, et j'en oublie
sans doute. Lui-même se définissait ainsi, notamment lorsqu'il se mettait
en scène en payant de sa personne dans les "dimanches communistes"
instaurés par le régime cubain. En fait, la légende ci-dessus donne
beaucoup d'importance au Che dans toutes les situations où il a pu
intervenir. Lorsqu'il se lança dans son premier voyage, il avait en tête
un objectif simple: émigrer aux Etats-Unis, comme beaucoup d'autres
bourlingueurs argentins sans travail. Il ne voulait pas découvrir le monde
ni forger son idéologie. Il parvint à destination mais fut arrêté à Miami
puis expulsé par avion cargo pour Buenos Aires, un épisode très loin de la
version romancée du film Carnets de Voyage, une apologie qui
confine au grotesque. "J'ai résolu le problème en lui tirant
dans le coté droit du cerveau une balle de pistolet calibre 32." | Che
Guevara, A Revolutionary Life | Bien sûr, Che Gevara n'a jamais
été médecin; il abandonna les études bien avant les examens et rien ne
prouve qu'il les aurait réussi - raison pour laquelle il préféra partir
tôt tenter sa chance ailleurs. "Je lis beaucoup de livres, sauf ceux de
médecine", plaisantait-il. Ses compagnons de guérilla le surnommaient
sacamuelas (l'arracheur de dents) face à ses piètres talents en
matière de soins. Cela ne l'empêcha pas de devenir docteur honoris
causa après l'accession au pouvoir de Fidel Castro, même s'il évita
soigneusement de devenir Ministre de la Santé.De même, Che Guevara
n'eut jamais aucune formation en économie - ce qui lui fit commettre
d'incroyables erreurs alors qu'il était à la tête de la Banque Nationale
- mais accéda à ce poste à la suite d'un malentendu. Alors que Fidel
Castro cherchait à remplacer Felipe Pazos, président de la Banque
Nationale, résistant contre Batista sans partager l'idéologie
révolutionnaire, il lança à la salle: "Y a-t-il un économiste dans la
salle?" Che Guevara leva la main et fut nommé. Il expliqua ensuite en
riant "j'avais compris, y a-t-il un communiste dans la salle? Alors, je
me suis manifesté!" Là encore, les sources sont au-dessus de tout
soupçon, puisqu'il s'agit encore d'une anecdote que le Che racontait
volontiers. Malheureusement, le comportement de Che Guevara était aussi
plus sanglant. Comme le raconte dans
l'Express
Luciano Medina, au temps de la révolution le facteur personnel de Fidel
Castro dans la Sierra Maestra: "[Guevara] tuait comme on avale un verre
d'eau. Avec lui, c'était vite vu, vite réglé. Un matin, vers 9 heures,
nous déboulons au Rancho Claro, une petite exploitation de café
appartenant à un certain Juan Perez. Aussitôt, le Che accuse le fermier
d'être un mouchard à la solde de la dictature de Batista. En réalité, le
seul tort de ce pauvre homme était de dire haut et fort qu'il n'adhérait
pas à la révolution." Une heure plus tard, le malheureux caféiculteur est
passé par les armes devant sa femme et ses trois enfants de 1, 3 et 4 ans.
"Les voisins étaient traumatisés, indignés. Et nous, la troupe, nous
étions écoeurés." Examinons plus en détail deux épisodes particuliers
de la vie du Che: La Cabaña et sa mort. La
Cabaña | Rencontre entre Fidel et le Che à
La Cabaña. | Une fois la Havane conquise par Fidel Castro et ses
guérilleros en 1959, Che Guevara devint le commandant en charge des
exécutions décidées par le nouveau pouvoir révolutionnaire. Il officia à
La Cabaña, une prison-forteresse de l'époque espagnole qui surplombe le
côté oriental de la baie. Pendant six mois, il commanda aux mille hommes
de la caserne et supervisa les "procès". Ceux-ci n'étaient que des
mises en scène; Che Guevara et Jorgue Seguera, qui présidaient
alternativement le tribunal révolutionnaire, attendaient chaque jour un
courrier - vraisemblablement écrit de la main de Fidel Castro - avec les
noms des prisonniers à exécuter. 216 personne périrent pendant sa courte
carrière pénitentiaire, faisant de lui le deuxième plus grand meurtrier de
l'histoire de la révolution cubaine après Raúl Castro (551
exécutions.)L'avocat José Vilasuso fit partie de ceux qui eurent à
traiter les dossiers des condamnés. Il rapporte les instructions de Che
Guevara dans son livre A la orden del Che Guevara: "Ne faites pas
traîner les procès. Ceci est une révolution. N'utilisez pas les méthodes
légales bourgeoises, les preuves sont secondaires. Il faut agir par
conviction. Il s'agit d'une bande de criminels et d'assassins. En plus,
souvenez-vous qu'il y a une possibilité d'appel." Mais José Vilasuso
précise immédiatement qu'à La Cabaña, aucun recours en appel ne fut
jamais pris en compte. Vient le témoignage du père Javier Arzuaga,
aumônier de la prison de la Cabaña, dans Cuba 1959: La Galera de la
Muerte. Recueillant les confessions des condamnés dans leurs derniers
instants, il n'a jamais douté que beaucoup étaient innocents; mais cela
importait peu. "Le Che n'a jamais cherché à dissimuler sa cruauté. Bien
au contraire. Plus on sollicitait sa compassion, plus il se montrait
cruel. Il était complètement dévoué à son utopie. La révolution exigeait
qu'il tue, il tuait; elle demandait qu'il mente, il mentait." A la
Cabaña, lorsque les familles rendaient visite à leurs proches, Guevara
exigea qu'on les fasse passer devant le mur d'exécution maculé de sang
frais. Les pelotons d'exécutions continuèrent bien après le départ du
Che, mais celui-ci faisait preuve de beaucoup de zèle dans son travail de
bourreau. Comme le raconte Dariel Alarcón Ramírez, un des plus anciens
compagnons de route du Che, ce dernier venait assister aux exécutions: il
montait sur le mur par un escalier et se fumait un cigare. Le Che se
livrait également à la torture et quand le travail faisait défaut, à des
simulacres d'exécutions. La mort du CheComme dans les
tragédies grecques, la mort de Che Guevara mérite un acte
entier. Lorsque Che Guevara quitta Cuba en 1965 pour exporter la
révolution, il tenta sans succès la création d'une guérilla au Congo,
puis s'attaqua à l'Amérique Latine. Après des entraînements divers, il
arrive en Bolivie fin 1966. Le pays était relativement calme: comme
d'habitude, le pouvoir avait été conquis par un coup d'Etat, mais le
général René Barrientos avait légitimé sa position lors d'élections en
juillet de la même année, à la tête du Front Révolutionnaire Bolivien, qui
lui-même reprenait les réformes entamées par le Mouvement Nationaliste
Révolutionnaire des années 50. Tout le monde dans ce pays se réclamait de
la révolution, ce qui ne contribuait pas à clarifier la position des uns
et des autres. En Afrique, le mauvais français que Che Guevara avait
appris par sa mère ne lui avait pas suffit à se faire comprendre; en
Bolivie, les paysans parlaient le guarani et pratiquement pas l'espagnol
- alors que les guérilleros s'étaient préparé en apprenant le quechua.
Pour couronner le tout, le Che se brouilla avec les responsables
communistes locaux.  | Le Che le jour de sa
capture. Le capitaine Félix I. Rodríguez est à gauche. | La CIA ne
commença à collaborer avec les forces boliviennes que lorsqu'ils surent
que Che Guevara était présent au sein de la guérilla. Avant d'avoir des
doutes solides du contraire, l'agence de renseignement américaine
estimait probable que le combattant soit mort en Afrique... Malgré cela,
les relations entre l'armée et la CIA étaient tendues: l'armée
souhaitait éliminer les guérilleros alors que la CIA ne tenait pas à en
faire des martyrs.Grâce à un prisonnier capturé et repenti, José
Castillo Chavéz, surnommé Paco, les forces boliviennes parvinrent à
capturer le Che vivant. Félix I. Rodríguez, ancien agent de la CIA en
Bolivie opérant sous le pseudonyme de Félix Ramos, témoigne: "C'était
un homme défait, qui demandait constamment: qu'allez-vous faire de moi?
Je suis resté avec lui près de quinze heures, depuis le 8 octobre 1967. Je
l'ai livré vivant à mes supérieurs. (...) Lorsque je suis arrivé, je
savais que j'allais voir une personne dont je connaissais les crimes
perpétrés lorsqu'il commandait la forteresse de La Cabaña, les centaines
d'exécutions de Cubains. (...) Mais lorsque j'ai vu l'être humain
allongé par terre (...) j'ai eu l'impression qu'il ressemblait à un
mendiant, pas un combattant. (...) Il était dans un état désastreux. J'ai
alors ressenti de la pitié envers cet homme. J'ai oublié ce qu'il avait
pu faire et nous nous sommes traités avec beaucoup de
respect." Officiellement, la Bolivie ne pratiquait pas la peine de
mort. Che Guevara le savait bien - raison pour laquelle il cria aux
soldats qui le capturèrent: "Ne tirez pas! Je suis Che Guevara! Je vaux
davantage vivant que mort!" Bien qu'au cours des années, il ait
fréquemment évoqué son souhait de mourir au combat, il semble que la
concrétisation de ce désir ne l'inspirait plus tellement. Il espérait
passer en jugement comme ses compères Régis Debray et Ciro Bustos, pour
une peine maximale de trente ans de prison. Mais les ordres des généraux
Barrientos et Ovandos furent sans appel: la mort, en dépit des
interventions de Félix I. Rodríguez pour le
sauver.  | Mort, Che Guevara devint une icône
quasi-christique. | Lorsque Félix annonça la nouvelle à Che Guevara
et brisa tout espoir de survie, il fut effondré. Il répondit ensuite:
"C'est mieux ainsi. Je n'aurais jamais dû me laisser prendre vivant."
Il s'agenouilla en pensant que l'agent de la CIA l'abattrait sur le
champ, mais celui-ci sortit de la salle de classe où ils se trouvaient.
"Je suis allé voir le sergent Terán et je lui ai dit: Sergent, votre
gouvernement a ordonné d'éliminer le prisonnier. Ne tirez pas au visage.
Tirez en-dessous de la poitrine. On doit croire qu'il est mort de ses
blessures au combat."La carrière révolutionnaire de Che Guevara
s'acheva de plusieurs rafales dans les jambes à une heure vingt de
l'après-midi, le 9 octobre. La défaillance de Che Guevara au moment
crucial était impensable pour Fidel Castro. C'est pour cela qu'il
préféra réécrire, à plusieurs milliers de kilomètres de là, une "version
officielle" nettement plus héroïque de la mort de Che Guevara, en dépit
de tout témoin fiable sur les lieux de l'action. Celle-ci parut en
juillet 1968 en plusieurs langues et devint rapidement la seule admise,
malgré son ridicule. Dans celle-ci, Che Guevara ne put être capturé vivant
qu'à la faveur d'un incroyable concours de circonstances, et fit preuve
d'un courage insensé face à ses bourreaux - tous invariablement saouls -
en les appelant à l'achever. "Tirez! N'ayez pas peur!" leur aurait-il
hurlé à plusieurs reprises... A travers sa mort, Che Guevara, innocent
désarmé, accéda enfin au rang de martyr. Pourquoi une
légende?Le destin de Che Guevara a sans doute été scellé le jour
où il a rencontré Fidel Castro: subjugué par ce dernier, il en est devenu
l'outil, le servant dans et hors de Cuba, pendant sa vie et même après la
mort. Si Fidel Castro pouvait le compter parmi les fidèles de la première
heure, il fut rapidement excédé par le radicalisme de son bouillant
compagnon. Celui-ci ne réalisait pas l'alignement que le dictateur de la
Havane souhaitait avec l'URSS pour la survie de son régime, ou pire, le
désapprouvait. Fidel Castro ne pouvait pas s'embarrasser éternellement
d'un individu incontrôlable dans la période de stabilisation entre les
deux blocs, et Che Guevara vivait tout aussi mal un immobilisme
contradictoire avec sa théorie de la révolution permanente. Fidel Castro
sut exploiter les pulsions sacrificielles de son ancien compagnon en
l'envoyant exporter la guérilla dans le vaste monde - et surtout, coupé
de tout lien officiel avec le régime. Che Guevara finirait bien par mourir
sur un champ de bataille ou un autre; resterait de lui son image inspirée
et intemporelle, contrastant avec une dictature cubaine qui n'en finit
pas de pourrir encore aujourd'hui.
L'homme devint légende grâce à d'innombrables intellectuels de gauche
cherchant à éviter l'erreur du soutien passé à Staline: mieux vaut rendre
un culte à la personnalité d'un révolutionnaire mort qu'à celle d'un
dictateur vivant. Son histoire fut soigneusement épurée et revue, les
moments de gloire mis en avant et les périodes sombres gommées ou
effacées. Che Guevara n'est aujourd'hui plus qu'une image. Cela vaut
peut-être mieux.
publié le 07 Dec 2009 [1 commentaire] |