Ces derniers temps, un sujet semble se décliner en
librairie:
la
France en faillite,
Nos
enfants nous haïront,
Plus
Encore!,
La
France qui tombe... Et j'en oublie beaucoup. Les "déclinologues" sont
peut-être raillés par le Premier Ministre, mais le succès public de leurs
écrits ne se dément pas. Ce style littéraire émergent a connu un coup de
fouet en 2005, lors de la publication du fameux Pébereau. Ce dernier osa
salir l'optimisme forcené régnant au plus haut niveau de l'Etat en
dévoilant pudiquement que la dette publique n'était pas de 1'200
milliards d'Euros comme on le croyait d'abord, mais bien 2'000
milliards, soit 120% du PIB - une modeste différence venant de
l'intégration au bilan de tous les engagements financiers futurs de
l'Etat, par exemple les retraites des fonctionnaires, joyeusement
ignorées jusque là. Les sociétés privées ont l'obligation d'intégrer les
engagements de ce type dans leur états financiers; la comptabilité plus
"créative" du gouvernement français s'en était abstenue. La limite de
60% du PIB imposée par Maastricht est donc pulvérisée. Mille deux cent ou
deux mille milliards d'Euros sont par leur ordre de grandeur même des
montants impossibles à concevoir; en revanche, un constat s'impose: la
situation financière de l'Etat français est bien pire que ce qu'on avait
pu imaginer auparavant. "Après moi, le déluge" est une maxime égoïste qui
pourrait bien ne plus avoir de sens désormais: la pluie a déjà commencé à
tomber... Parmi ces livres, un se distingue du lot:
Le
jour où la France a fait faillite, de Philippe Jaffré et Philippe Riès.
Les deux auteurs ne sont pas des débutants; ils connaissent les rouages du
système bancaire, les coulisses du Trésor Public, et l'un d'eux a vécu
aux premières loges la quasi-faillite d'Alsthom. Oubliez les sempiternels
diagnostics sur ce qui a amené (et ceux qui ont amenés) le pays à la
perdition, assortis d'une lancinante mise en garde. Leur ouvrage
d'anticipation projette la France en 2012, au coeur de l'action, en
prenant le cours des événements le jour où la faillite survient. Ce
roman-fiction aussi réaliste que possible rend compte des événements que
traverse la France ce soir de juillet et les mois qui suivent. Il traite
du comment et non du pourquoi. Mais tout d'abord,
examinons l'hypothèse de base. Et pourtant, elle coule-
Les pompes vous donneront plus de temps, mais c'est une question de
minutes. A partir de cet instant, quoi que nous fassions, le Titanic va
couler. - Mais ce navire est insubmersible! - Il est
fait de métal, monsieur. Je peux vous l'assurer, il coulera. C'est une
certitude mathématique.
-- Dialogue entre Thomas
Andrews, l'ingénieur, et Bruce Ismay, dans le film
Titanic L'Etat français vit à crédit depuis plus de trente
ans. Cela signifie qu'il dépense plus qu'il ne gagne et qu'il emprunte
pour le reste, à hauteur de 20% de son budget chaque année. Ces emprunts
sont souscrits sur les marchés financiers internationaux. Le gouvernement
émet des obligations et les clients - des fonds de pension, des banques,
des assurances - y souscrivent. Comme l'Etat est un créancier fiable, le
rendement est faible: les souscripteurs cherchent surtout un placement
sans danger. Pour différentes raisons, les obligations sont émises par
lots selon des durées diverses. Il a donc des obligations à trois ans,
cinq ans, dix ans, trente ans. Les lots étant eux-mêmes émis pratiquement
à n'importe quel moment, un flux d'obligations se négocie chaque jour
dans les marchés financiers. Certaines arrivent à échéance: l'Etat doit
alors donner aux emprunteurs la somme promise. Mais, on le sait, l'Etat
français a un budget déficitaire depuis trente ans. Comment fait-il alors
pour payer une obligation échue? Il en émet une nouvelle! Emprunter pour
payer ses dettes, voilà qui est singulier... Pourtant, ce n'est rien que
de très banal dans les tractations financières avec les Etats. Ce
renouvellement ininterrompu des emprunts d'Etat en a amené certains à
croire à une sorte de mouvement perpétuel, comme le socialiste Jean-Luc
Mélenchon qui alla jusqu'à affirmer: "De toute manière, l'Etat ne
rembourse jamais ses dettes." Grave méconnaissance du fonctionnement
des marchés
financiers! En
réalité, l'Etat rembourse ses dettes, mais, on l'a vu, il en contracte de
nouvelles pour honorer les premières. Or, le processus n'est pas sans
conséquences financières: la manoeuvre n'est pas gratuite. A toutes les
étapes, l'Etat est un emprunteur; il dilapide donc des fortunes au
travers du paiement des intérêts, lesquels sont calculés en fonction d'un
facteur crucial, le taux d'intérêt.Tout le monde vous le dira,
on ne prête qu'aux riches - parce que ceux qui prêtent pensent que leur
client a les moyens de rembourser. Mais que se passe-t-il lorsque la
richesse de l'individu en question est mise en doute, lorsque son haut de
forme se défraîchit, lorsqu'il vient quémander un nouveau crédit avec une
chemise élimée? On commence à se méfier. C'est exactement la même chose
au sein de ces marchés financiers colossaux où les acteurs sont des
mastodontes qui font affaires à grands coups de milliards; seulement,
cette vérification de l'état de santé financier de l'emprunteur se fait
au travers d'une valeur plus abstraite qu'on appelle la note. Le
grand public en entend peu parler, mais toutes les entreprises d'une
certaine taille, les Etats, les collectivités locales, bref, tout ce qui
peut emprunter à un moment ou un autre, est surveillé en permanence par
des agences de notation - des "tiers neutres" qui évaluent, froidement,
les capacités financières des uns et des autres - comme Moody's ou
Standard & Poor's. Les agences de notation ne sont pas impliquées dans
les échanges; il en va de leur crédibilité. Leur jugement, la note, a un
effet direct sur le taux que réclament les prêteurs pour confier de
l'argent à un candidat à l'emprunt. Une bonne note permet d'emprunter à
moindre frais; une mauvaise note force à payer davantage d'intérêts, et
sur quelques milliards la différence se fait sentir. Les notes vont de
AAA, la meilleure, à C ou D pour les cancres en faillite. Prêter à ces
derniers tient à de la loterie, voire à de la folie pure et simple. A
l'heure où ce texte est écrit, la France dispose toujours de la meilleure
note qui soit, le fameux AAA. Pas que le pays soit bien géré, mais
seulement qu'il dispose d'un patrimoine gigantesque d'une valeur
d'ailleurs difficile à estimer. Entreprises et Etats ne sont pas jugés
selon les mêmes critères, bien que leurs notes se retrouvent sur la même
échelle. Ce triple A permet à la France d'emprunter à un taux plancher.
Toutefois, les agences de notation ont commencé à émettre des doutes: le
volume des montants levés par la France et la dérive jamais endiguée des
dépenses publique entament la confiance dans les capacités de l'Etat à
rembourser, même compte tenu de son patrimoine. De l'aveu même de
certains analystes des agences de notation, la France ne correspond plus
aux critères AAA. Si la situation financière du pays se dégrade, les
agences de notation finiront par baisser la note. Elles ne s'en sont pas
privées pour l'Italie début novembre 2006. Or, une note plus mauvaise
aggrave les choses. Moins de gens sont susceptibles de prêter de
l'argent, et ceux qui restent demandent plus cher. Dans le cas d'un
renouvellement continu d'emprunts comme en France, à chaque étape il faut
désormais emprunter à un taux plus élevé pour rembourser les prêts qui se
terminent; le montant de l'addition augmente en même temps que celui des
taux d'intérêt. Le trou se creuse alors tout seul, comme doué d'une vie
propre. Cela dégrade en conséquence la situation financière du pays... Et
donc sa note. Le cercle vicieux s'enclenche alors. Il a été baptisé de
bien des noms: effet ciseau, effet boule de neige... En l'absence de
terribles efforts pour redresser la barre, l'accélération est
vertigineuse, jusqu'à sa conclusion. En effet, le processus n'est pas
sans fin: il arrive un moment où plus personne ne veut prendre le risque
de prêter de l'argent. Les dettes ne sont alors plus reportées dans le
futur. Il faut désormais les payer. Mais comme il n'y a plus d'argent
dans les caisses puisque l'Etat empruntait pour payer ses dettes, il ne
reste rien pour personne - ni pour rembourser ceux qui réclament paiement
de leur dû, ni pour payer toutes les autres dépenses du gouvernement.
C'est la cessation de paiement. La banqueroute. Le jour
noirNous sommes en 2012. Après l'élection présidentielle de
Ségolène Royal en 2007, Nicolas Sarkozy a été à deux doigts de renoncer à
la politique; mais bien lui a pris de persévérer, puisqu'il a fini par
accéder à la plus haute marche de l'Etat après le fade quinquennat de la
socialiste. Le scénario du Jour où la France a fait faillite
commence au moment où une agence de notation dégrade une fois de plus la
note de la France, comme au long des années précédentes. Sa nouvelle note
est BBB-. Or, dans la nomenclature des marchés financiers, cette valeur
revêt une importance particulière: elle distingue de façon nette les
emprunteurs "respectables" des emprunteurs "douteux". Les prêteurs
ont aussi des comptes à rendre. Ce sont des banques, des fonds de pension,
et ils placent de l'argent dans l'intérêt de leurs clients. Leur conduite
est soumise à des règles de gestion strictes; ils ne prêtent pas de
l'argent à n'importe qui. Ils ont l'interdiction de prêter à des
débiteurs douteux - c'est-à-dire, un organisme avec une note de BBB- ou
pire. La dégradation de la note de la France à ce niveau provoque donc
plus qu'une simple hausse des taux, comme les fois précédentes. Elle
sonne l'hallali. Il n'y a plus de prêteur institutionnel pour accepter
les obligations émises par la France. Quant aux autres, quand bien même le
voudraient-ils, ils n'ont pas assez d'argent en caisse pour financer les
montants colossaux que demande le pays. Incapable de renouveler sa
dette, la France se retrouve soudainement en cessation de paiement. C'est
un coup de tonnerre. Elle n'a plus d'argent liquide ni pour son
fonctionnement, ni pour payer les obligations qui viennent d'arriver à
échéance. La crise est là. Rapidement, elle se répand à tous les secteurs
de l'économie, par un jeu de vases communicants d'exposition financière:
les banques privées et les régies d'Etat sont touchées, puis les autres
entreprises. Les paiements par carte de crédit ne fonctionnent plus. Les
Français ne peuvent plus retirer d'argent aux distributeurs des banques.
Ceux qui sont à l'étranger sont coupés de leurs avoirs. Des scènes de
pillage surviennent dans les hypermarchés. Le CAC40 est en chute libre
avant suspension générale des cotations. Les salaires des fonctionnaires
n'arrivent plus, pas plus que celles des retraités ou le versement des
allocations... Confronté à cette urgence, le gouvernement tente de
réagir: il faut trouver des alternatives au marché financier. Les
institutions existent - FMI, Banque Mondiale, ou les autres pays de
l'Union Européenne appelés à la rescousse au nom de la "solidarité
européenne". Mais si les accords de principe sont faciles à obtenir, le
diable est dans les détails: la France contracte des prêts, pas des dons.
C'est un pays riche et développé qui ne doit son infortune qu'à sa
mauvaise gestion. En plus, elle doit aussi trouver un moyen de rembourser
toutes les dettes qui parviennent peu à peu à l'échéance. Chacun vient
donc avec son lot de conditions, demande des garanties, réclame des gages
en échange de son obole. L'heure de la réforme a sonné. Elle interviendra
à marche forcée. Dos au mur, essayant de sauver ce qui peut l'être, le
gouvernement n'a pas d'autre choix que de procéder d'un coup aux
changements qui auraient dû avoir lieu des décennies plus tôt.
Dégraissement des effectifs de la fonction publique, vente d'actifs par
pans entiers, révision à la baisse des régimes de retraite, privatisation
de tout ce qui peut l'être: l'Etat en crise fait face à une cure
d'amaigrissement douloureuse, immédiate et sans précédent. Il n'y a
pas d'alternative. Dévaluer l'Euro? Les autres membres de l'Euroland ne
le permettraient pas. Quitter l'Euro? Comme le dit un protagoniste: "la
dette a été contractée en Euro, elle doit être payée en Euro." Pas
possible de changer d'unité monétaire au milieu d'un crédit pour le
solder en monnaie de singe. Cela conviendrait à la rigueur pour les
paiements internes de l'Etat, mais pas pour satisfaire ses débiteurs.
S'emparer des économies des Français, faire un bras d'honneur aux
créanciers? Un vol légal qui mettrait un terme à la démocratie et qui
achèverait ce qui reste du secteur privé, le seul à ramener encore de
l'argent au pays.  | La crise est d'autant
plus grave qu'avec un pouvoir politique fragile, la menace de
l'extrémisme pèse. Chacun sait que la démagogie ne résoud rien, mais
qu'elle offre une palette infinie de solutions aussi séduisantes que
fausses, avec ses coupables tous trouvés: le libéralisme, la dictature des
marchés, les fonds de pension anglo-saxons, les immigrés, le capitalisme...
Et les électeurs pourraient bien se réfugier dans se discours aussi éculé
que sécurisant. Face à la crise, le Parti Socialiste, alors dans
l'opposition, est divisé entre la défense des institutions et la voie
anti-capitaliste radicale; il est promis à l'éclatement.En outre, même
l'application tardive de recettes libérales s'accompagnera de douleurs
immenses. Le retrait économique d'un mastodonte de la taille de l'Etat
en France, si mal géré soit-il, ne va pas sans provoquer des remous en
conséquences. Aussi vicieux et destructeur de richesse qu'il soit,
l'Etat est jusqu'à la veille de sa banqueroute un acteur économique
incontournable. Son repli entraînera une vague de faillites sans
précédent. Le chômage atteindra au moins 15% de la population active
pendant plusieurs années, alors que les mécanismes d'allocation chômage
feront eux-même faillite. Les mécanismes d'aide sociale - assurance
chômage, RMI - disparaîtront, faute d'argent à distribuer. Les Français
ne pourront compter que sur eux-mêmes. Sur le plan international, le peu
d'influence de la France sera balayé. Vivant sous la perfusion financière,
désormais tarie, de la métropole, les DOM-TOM seront rendus à
l'indépendance. L'influence étrangère de la France implosera alors que
ses bases se videront de ses militaires, ramenés en urgence sur le
continent pour aider à maintenir l'ordre. La plupart des soutiens
étrangers de la France étant acquis à travers les rivières de l'aide au
développement, à sec pour longtemps, le pays sera isolé comme jamais. La
France s'apprêtera à traverser le désert - un voyage aussi dangereux que
douloureux, qui durera des années avant d'apercevoir le bout du tunnel.
C'est en tous cas ce que planifie le gouvernement après des semaines de
négociations de crise. Le livre se clôt sur un rebondissement que je
laisse à chacun le soin de découvrir. La lecture du livre Le Jour où
la France a fait faillite est vivement conseillée, ne serait-ce que
pour le brillant exercice de futurologie qu'il représente. L'ouvrage est
à la fois instructif et distrayant. Les auteurs ont même maintenus un
site
web où les curieux ont pu commenter l'oeuvre, découvrir le contexte de
son écriture et compléter leur connaissance économique sur le sujet. Sans
aucun doute, la solidité de l'intrigue tient dans la vraisemblance des
personnages qui s'y débattent. Les protagonistes vont du ministre au
proverbial homme de la rue; et aux commandes de l'Etat, les auteurs ont
décidé de placer des personnalités qui existent aujourd'hui, dans des
rôles différents, mais qui pourraient bien se retrouver aux postes
pressentis en 2012. Un scénario différent?Si la finesse
économique de Philippe Jaffré et Philippe Riès et le talent qu'ils ont à
monter leur scénario méritent le respect, je ne partage pas certains
points de leur analyse. Didactique, le roman explique très bien le
mécanisme de refinancement permanent de la dette française et l'influence
des agences de notation. Comme eux, je pense en effet que le coup de grâce
sera sonné de ce côté, lorsqu'une de ces agences osera franchir le
rubicond en déclarant que les obligations émises par la France sont
désormais des "obligations pourries" (junk bonds - c'est le
terme officiel!) Malheureusement, l'exercice de vulgarisation est bien
trop optimiste. Le livre ne s'attarde pas trop sur la violence,
l'agitation populaire, le risque d'embrasement qui menace. Les acteurs
font tous preuve d'un professionalisme exemplaire: on entend à peine des
jurons ou des cris de désespoirs. Les ministres expliquent doctement, les
fonctionnaires (désormais sans solde) travaillent avec diligence et sans
compter leurs heures, même les syndicats réalisent l'ampleur de la crise
et deviennent des interlocuteurs constructifs. Le public dans son ensemble
est atterré, mais calme. Tous affrontent dignement le déluge. Je crains
que le jour où la France fasse faillite, l'ambiance soit moins propice au
recueillement et à la réflexion. Un ensemble aussi obèse que l'Etat
français ne peut pas s'écrouler dans son intégralité d'un seul
coup. Comme un jeu de dominos, il faut du temps avant que toutes les
pièces ne soient à terre. L'effondrement commencera par la périphérie:
certaines caisses n'auront plus d'argent pour payer leurs allocations
(les Aides Personnalisées au Logement, par exemple); d'autres paieront
avec retard, ou une seule fois trimestriellement ou annuellement au lieu
du versement mensuel. Parallèlement, l'Etat sera toujours plus gourmand
avec ses recettes: par exemple, les impôts sur les entreprises seront
exigés en début d'année sur la base des bénéfices engrangés l'année
précédente, peut-être même sur une extrapolation de croissance, au lieu de
porter sur les affaires effectives. Les plus sagaces observateurs de la
décrépitude de l'Etat français auront constaté que cette étape a déjà
commencé. Le centre tombera en dernier, après s'être épuisé à essayer de
maintenir debout les pans qui s'écroulent. Cela signifie que lorsque la
France subira le coup de grâce, elle sera déjà dans un état de
paralysie générale désastreuse: les trains en panne ou en grève, les
policiers dans la rue, les hôpitaux en faillite, etc. La crise précédera
la banqueroute, et non l'inverse. Evidemment, l'accélération de
l'effondrement n'ira pas sans mouvements sociaux d'une ampleur encore
jamais vue. La mobilisation de la fonction publique dans la grève survient
dès qu'un ministre se contente d'évoquer une réforme possible: les
leaders syndicaux et leurs troupes vivent dans la paranoïa de la lutte des
classes. Ils ne perçoivent le monde qu'à travers le prisme déformant de
leur idéologie marxiste et montent une garde vigilante contre toute remise
en cause du régime avantageux dans lesquels ils baignent. Or, un Etat aux
abois trouve pour ses réformes une force de caractère inhabituelle: les
réformateurs sont tout simplement au pied du mur. Mais en face, la
résistance syndicale est solide et bien préparée pour
l'affrontement. Alors que les finances de la France tomberont en
miette, les charognards essayeront chacun de se réserver la plus belle
part du cadavre, de sécuriser ses acquis lors de la liquidation, ou encore
d'être plus prioritaire que le voisin lorsqu'il faudra finalement couper
dans les crédits, usant et abusant de son pouvoir de
nuisance.  | En 2005 déjà... | A ce stade, les
banlieues auront brûlé depuis longtemps. Les acteurs de l'Etat agissant
dans ces zones étant moins proches du pouvoir, ils seront financièrement
sacrifiés bien avant les autres. Aujourd'hui, un an après les émeutes de
2005, pas un acteur du "milieu associatif" ne peut passer dans un média
quelconque sans en profiter pour quémander plus de moyens aux pouvoirs
publics; le calme apparent des grands ensembles ne tient que par la
construction régulière de bâtiments neufs à incendier, un arrosage général
de subventions, et l'abandon de ces zones par les forces de l'ordre au
profit des mafias locales. Lorsque la crise se précisera, les policiers
n'y seront pas plus nombreux, on s'en doute, vu le nombre de chats
qu'ils auront alors à fouetter, mais en plus la manne gouvernementale
versée aux associations se tarira, et avec elle leurs effets
d'apaisement. A la faveur de la crise, après l'éradication finale des
derniers symboles de la présence de l'Etat français dans les banlieues,
les "zones de non-droit" se révèleront sous leur nouveau jour: des
enclaves soumises à d'autres lois. La balkanisation du pays sera
désormais indiscutable.Il y a enfin un ensemble de circonstances
complètement laissé de côté dans Le Jour où la France a fait
faillite, et pas des moindres: la situation géopolitique
internationale. Les auteurs estiment, avec raison, que la cessation de
paiement de l'Etat français est avant tout affaire de politique
intérieure; mais la France n'est pas pour autant imperméable à ce qui se
passe dans le monde. Intégrer ce facteur dans un récit qui se déroule en
2012 tient de la gageure: nul ne sait ce qui se sera passé d'ici là en
Irak, entre l'Iran et Israël, à la tête de l'appareil d'Etat américain,
etc. Or, selon moi, la faillite de la France surviendra à la faveur d'une
crise mondiale, ou au moins d'un ralentissement économique généralisé,
comme il s'en produit toujours de façon cyclique. La France est fragile,
mais c'est un choc qui la mettra à terre. Un choc probablement venu de
l'extérieur. Cela signifie que lorsque la France coulera, le reste du
monde ne sera pas dans une très bonne passe, voire pire. Cela signifie
aussi que le reste du monde n'aura, à ce moment, guère de moyens à
dégager pour sortir l'Hexagone de son gouffre, et bien d'autres
préoccupations en tête. Le scénario du livre, assez bienveillant, repose
sur l'idée que des partenaires de la France pourront pallier à la défiance
des marchés financiers en se substituant à eux, quitte à faire payer leur
aide au prix fort; mais si le jour dit ces partenaires sont eux-même en
train de lutter contre leur propre faillite, ils resteront, faute de
moyens, sourds à tous les appels au secours. Au bout du compte, je crois
que la mort de l'Etat social-démocrate français s'accompagnera de
soubresauts beaucoup plus violents que ce que Le Jour où la France a
fait faillite ne laisse présager: émeutes, tueries, rafales tirées
dans la foule, mises à sac et incendies, couvre-feu, intervention de
l'armée, état d'urgence. Et qu'à l'inverse du livre, il n'y aura
peut-être pas de chevaliers blancs prêts à venir en aide à son Etat,
réformes ou pas. Si ces prévisions pessimistes s'avèrent exactes, la
démocratie ne survivra pas à cette épreuve et l'émergence d'une guerre
civile n'est pas à exclure non plus. Quant à la crise, elle s'installera
pour des années, une génération peut-être, le temps que le peuple français
réapprenne, peu à peu, les valeurs de base du travail et du fonctionnement
de l'économie. A moins qu'il ne s'abandonne complètement aux chimères
idéologiques d'ici là. Demain est un autre jourLa
banqueroute de la France arrive peu à peu au centre du débat. Il y a
quelques années, évoquer ce genre d'idées ouvertement n'aurait provoqué
que ricanements; aujourd'hui, le sujet fait vendre des livres. On peut se
réjouir de l'ouverture d'esprit du grand public face à cette question. On
peut aussi s'en inquiéter: l'émergence de plus en plus marquée d'un
sujet autrefois tabou montre peut-être aussi que la France n'a jamais été
si proche du précipice. Dans les rues, tout est à peu près calme; la vie
suit son cours. L'annonce d'une tempête aussi prochaine que violente
semble difficile à croire. On dirait les cris d'un de ces prophètes de la
fin du monde, hirsutes et dépenaillés. La crise nous guette pourtant. Aucun
régime, aucune force politique ne peut s'affranchir des limites physique
de la réalité. Or, la comptabilité est soumise à de telles lois; elles
sont aussi implacables que la gravité terrestre. L'illusion ne peut y
régner que de façon temporaire. Il n'y a guère de débat en vérité,
seulement un devoir d'information: le chemin de moindre résistance mène
la France à la faillite. Aucun doute là-dessus. Nulle croissance mondiale,
nulle découverte technologique majeure ne pourra sortir le pays de la fosse
qu'il s'est creusée. En fait, compte tenu la situation française
pudiquement dévoilée dans le rapport Pébereau, l'effondrement reste
probable même dans l'hypothèse (totalement fantaisiste à l'heure
actuelle) d'un gouvernement à la fois combatif et bien inspiré, qui
prendrait les problèmes à bras-le-corps pour les affronter de la bonne
façon - un gouvernement libéral, par exemple. Nous en sommes plus éloignés
que jamais: la classe politique française est toujours divisée entre
étatistes de gauche et étatistes de droite. La cessation de paiement
surviendra donc. Reste une seule question: quand?
publié le 26 Nov 2006 [10 commentaires] |