A quoi sert l'Union Européenne? Et surtout, dans quelle
direction se construit-elle? Voilà des questions auxquelles la plupart des
politiciens seraient bien en peine de répondre si quelqu'un avait le
courage de leur poser la question sans détours. Certains seraient gênés
parce qu'ils n'en ont pas la moindre idée; mais d'autres préfèreraient
au contraire se taire parce qu'ils le savent très bien. L'impulsion de
la construction européenne politique remonte au milieu des années
80 et ce n'est pas un hasard. Il est des livres qui vous font devenir
plus intelligent, et
L'Europe, une nouvelle
URSS? est de ceux-là. Après la lecture de ce petit opus aussi court que
percutant, vous ne serez plus le même.  | L'ouvrage
par qui le scandale arrive. | Du haut de mon humble expérience
personnelle, je pensais avoir compris certaines vérités même si une vue
d'ensemble me manquait. C'est à la lecture de ce petit ouvrage sans
prétention, au ton léger, que toutes les pièces se sont enfin mises en
place. Et une fois que le puzzle est assemblé, à tâtons, il suffit de
prendre un petit peu de recul pour avoir un aperçu de ce qu'il
représente, de réaliser ce que donnent l'assemblage de tous les morceaux
épars.Le livre commence par démonter l'évidente boutade: Non, l'Union
Européenne n'est pas l'URSS. Comment peut-on comparer le machin
administratif bruxellois avec l'empire soviétique, ses goulags et sa
police politique? C'est ridicule, heureusement! L'auteur s'amuse à
comparer quelques éléments de vocabulaire propres aux deux entités et de
montrer comment elles semblent proches, tout en étant distinctes, comme on
peut s'en rendre compte dans la vie de tous les jours. Non, je le répète,
l'UE n'est pas l'URSS - mais c'est si drôle parfois de voir comment on
peut tracer quelques ressemblances! Une fois ce petit quart d'heure de
bonne humeur passé, une fois avoir ri de bon coeur avec le lecteur,
l'auteur se penche alors sur la construction de l'Union Européenne
durant la dernière décennie d'existence de l'URSS, les années 80. Et
là, on ne rit plus du tout. La révélation est percutante, incroyable,
énorme: L'Europe politique est un projet soviétique. J'imagine
à quel point cette révélation peut être stupéfiante. Et pourtant! Vladimir
Boukovsky n'est pas le premier venu, une variété de Thierry Meyssan avide
de lancer les rumeurs de complot les plus fantaisistes. Il a été reçu en
tant qu'expert lors du procès que Boris Eltsine a intenté contre le Parti
Communiste soviétique en 1992. A ce titre, il a eu l'occasion de
consulter toutes les documents du Comité Central du PCUS (Parti Communiste
de l'Union Soviétique) contenus dans le dossier d'accusation. Depuis il
a également pu lire les archives - en russe - publiées à l'occasion du
dixième anniversaire de la chute de l'URSS. Enfin, il a eu accès aux
archives secrètes du Politburo qui se trouvent aujourd'hui entre les
mains de la Fondation Gorbatchev. Après avoir épluché des centaines de
documents, il a eu le loisir de se construire une opinion solide. Ce
n'est pas une théorie mais un témoignage. Et il est soutenu par
des liasses de texte dont l'authenticité ne fait aucun doute. Les
racines du PlanDans les années 80, l'URSS était économiquement à
bout et ne pouvait plus maintenir son empire, ses armées, et se lancer
dans la nouvelle course aux armements déclenchée par le président Ronald
Reagan. Le prix du pétrole, particulièrement bas, ne permettait plus
l'entrée de devises. Le régime était exsangue. Face à ces difficultés,
l'empire soviétique s'était par le passé contenté d'instaurer une
période de "détente" - une accalmie évidemment temporaire mais
permettant de solidifier le régime avant une nouvelle phase d'expansion.
Les dirigeants occidentaux étaient trop heureux face à ces politiques
d'ouverture soudaine, malgré l'évidence de leur caractère éphémère.
Aveuglés par leur naïveté, ils tombaient à chaque fois dans le panneau et
célébraient ces victoires diplomatiques - tout en desserrant les cordons
de la bourse de l'aide économique, but recherché par les
soviétiques. Mais cette fois-ci, le ton fut plus sévère. Certains
dirigeants européens - Margaret Thatcher, secondée par Helmut Kohl - ne se
laissèrent pas amadouer aussi facilement que d'habitude. Ils exigèrent
des contreparties concrètes, des résultats. Pleurant ses larmes de
crocodiles, l'Empire soviétique était dans l'impasse. Il fallut
élaborer un plan. Un plan simple, prometteur, de longue haleine, mais
néanmoins plein d'incertitudes; un plan malgré tout séduisant et
remarquable pour ceux à qui il s'adressait, et dont le succès assurerait
une pérennité renouvelée au projet socialiste. Ce plan, c'était la
construction de la "Maison Commune Européenne" - une phrase
convenablement relayée par les réseaux appropriés et qui fut rapidement
sur toutes les lèvres au milieu des années 80, lorsque commença le long
chemin de l'intégration politique de l'Europe. Foin de la révolution
internationale, le temps de la réforme était venu. Les communistes
soviétique prouveraient une bonne fois pour toute qu'ils laissaient
tomber la voie de la violence. En échange, et sous l'impulsion des partis
socialistes européens désormais réconciliés avec leurs frères communistes,
les pays de l'Europe de l'Ouest construiraient sur les bases économique
du Marché Commun une nouvelle entité, un Super-Etat - naturellement
social-démocrate, c'est un pléonasme. Le résultat de ces deux
rapprochements serait une rencontre des systèmes politiques des deux blocs
et, à terme, leur fusion. Les membres du PCUS ne craignaient pas ce
rapprochement; experts en coups bas, en manipulations et en trafic
d'influence, ils savaient très bien avec quelle facilité ils
s'empareraient de la direction de l'ensemble. Une réunion du Politburo
du Comité Central du Parti Soviétique le 26 mars 1987 résuma les
conclusions du comité sur la stratégie européenne à suivre par une simple
phrase que prononça Mikhaïl Gorbatchev à ses pairs: "Etrangler en
étreignant." Cet objectif était secret, bien sûr. Officiellement,
l'URSS se lançait simplement sur la voie du réformisme tout en demandant
à ses voisins européens de faire de même - les réformes dont il était
question à l'ouest étant évidemment d'ajouter plus de socialisme au
marché commun. Le mot-clef était la convergence. L'Union Européenne
politique était lancée. Avant ces années charnières, l'Europe n'était
qu'une zone de libre-échange. Après cette vision, il fallait lui donner
une âme: un Etat socialiste. Comme l'avait prédit François Mitterrand,
"l'Europe sera sociale ou ne sera pas." Vaste programme! Le Plan
en marcheDans les nombreuses lectures évoquées dans l'ouvrage,
qui sont pour beaucoup le compte-rendu scrupuleux des entretiens entre les
chefs d'Etat et de partis politiques européens avec Gorbatchev, la
complicité des dirigeants occidentaux ne fait aucun doute. Leur
clairvoyance face aux difficultés du projet est tout aussi frappante que
leur attachement à ce dernier. S'étaient-ils fait avoir par simple
bêtise, ou étaient-ils de parfaits complices? Un peu des deux. Les
dirigeants des partis communistes européens de l'époque étaient sans
surprise des agents actifs de la nouvelle politique soviétique. Les
entretiens d'Alessandro Natta (premier secrétaire du PCI, le parti
communiste italien) avec Mikhaïl Gorbatchev sont dénués de toute
ambiguïté. Même chose pour Francisco Fernàndez Ordóñez, ministre des
affaires étrangères du gouvernement socialiste espagnol de Felipe
Gonzàlez. Différents partis communistes nationaux sont ainsi passés en
revue par l'auteur alors qu'ils venaient à Moscou pour témoigner leur
obéissance et leur loyauté. Dans le reste de la gauche, les partis
socialistes étaient trop heureux de se laisser une fois de plus séduire
par leurs frères extrémistes enfin revenus, et pour de bon, sur la voie du
réformisme. Quant aux partis sociaux-démocrates de centre-droit, "l'aile
modérée de la bourgeoisie" dans le vocabulaire du Kremlin, ils furent
séduits par la perspective de s'unir avec le frère continental soviétique
et de repousser une éventuelle guerre mondiale. Restait aussi le profond
désir de laisser son nom dans l'histoire. Il n'y eut finalement que
deux types de partis opposés à cette fusion; d'une part les
nationalistes, et d'autre part certains électrons libres d'extrême
gauche révolutionnaire qui continuaient à vouloir construire l'utopie
socialiste localement, sans rien comprendre des enjeux. A leur décharge,
il est vrai que certains pays européens étaient nettement plus avancés sur
le chemin du socialisme, comme la France, que d'autres comme la
Grande-Bretagne. De toutes façons, minoritaires et disparates, ils ne
suffirent pas à contrarier le Plan. Evidemment, l'anti-américanisme
était un autre moteur de cette convergence, l'Union Européenne naissante
ne pouvant avoir deux maîtres. Comme le dit encore une fois Mikhaïl
Gorbatchev avec des termes soigneusement choisis: "Ne pas diviser
l'Europe occidentale des Etats-Unis, mais plutôt évincer les Etats-Unis
de l'Europe." Des contacts furent pris en ce sens. Il fallait
jouer de l'anti-américanisme comme repoussoir d'un côté, en horrifiant
les masses face au mode de fonctionnement de la société américaine;
d'autre part, la baisse de tension militaire de part et d'autre du
rideau de fer amenait naturellement les Etats-Unis à moins s'investir en
Europe. Vadim Zagladine, conseiller de Gorbatchev, rendit compte de son
contact confidentiel avec un député britannique tout à fait au clair avec
cette stratégie: (...) Il est important pour l'Union Soviétique de
ne pas permettre à une Europe occidentale politiquement unie de se
transformer en bloc antisoviétique. Mais ce n'est pas du tout
nécessaire. [La position de base du Parti Travailliste est que,]
de nos jours, il y a de très grandes possibilités de développer des
contacts économiques mutuellement profitables et des contacts politiques
intensifs entre l'Europe occidentale et l'Union Soviétique. Une chose
seulement est importante - se servir efficacement de ces
possibilités.  | Le Parlement Européen. | Le
député travailliste en question s'appelle Ken Livingstone; il est maire
de Londres aujourd'hui.Toujours au premier rang pour les mauvais
coups, la France fut une ardente partisane de cette convergence. Au point
que le Premier Secrétaire du Kremlin en arriva à se dévoiler pratiquement
ouvertement devant Jacques Chirac en 1989, face à l'enthousiasme de ce
dernier: "Il est probable que la question la plus difficile à
résoudre lorsque nous aurons construit la maison commune européenne sera
de déterminer à quel endroit établir sa capitale..." Le
crashLe projet échoua, puisque l'URSS n'est plus, mais pas parce
que quelqu'un a déjoué le plan; il s'est effondré tout seul. La partie
orientale de la maison commune n'a pas réussi à tenir bon avant que la
charpente de la partie occidentale ne parvienne à la soutenir. A
l'inverse des pays d'Europe de l'ouest, les communistes ne disposaient
pas de partis conservateurs ou libéraux à qui ils pouvaient laisser le
pouvoir de temps en temps pour redorer un peu les économies qu'ils
avaient dévasté lors de leur passage au pouvoir, sans se gêner de profiter
de leur présence temporaire dans l'opposition pour accabler leurs
adversaires de critiques. Mais l'URSS était ruinée bien au-delà de ce que
les subventions européennes pouvaient résoudre. L'aide venait trop
faiblement, et trop tard. Il y eut aussi des opportunités qui furent
saisies et qui torpillèrent largement la planification centrale. Alors
que l'Allemagne réunifiée était sensée être la conclusion du projet,
Helmut Kohl vit une opportunité historique de prendre la construction
européenne de vitesse et de se lancer dans une réunification immédiate.
Quant aux peuples d'Europe de l'Est, manipulés pour un nouveau
"socialisme à visage humain", ils ne voulaient plus du socialisme, quel
que soit le visage dont on essayait de l'affubler. Vladimir Boukovsky
décrit avec beaucoup d'humour comment les pays-satellites de l'Empire
soviétique, envoyés en émissaires auprès de l'Europe de l'ouest,
s'empressèrent de trahir leurs anciens maîtres: ...Dès qu'on donna
à la population même rien que la moitié d'une chance de dire ce qu'ils
voulaient, ils rejetèrent non seulement le socialisme (...) mais encore
toute orientation de gauche prosoviétique pour voter massivement pour
d'anciens prisonniers politiques comme Vaclav Havel en République Tchèque
ou Leich Walesa en Pologne. Au lieu d'entrer dans la Communauté
Européenne bien dissimulés à l'intérieur du Cheval de Troie, ses
occupants préférèrent en sortir pour se mettre sous la protection des
remparts qu'ils étaient sensés contribuer à abattre. Ce fut un
échec considérable pour l'ensemble de l'opération soviétique, mais ce
n'est pas parce que les choses tournèrent mal et que les masses
laborieuses ne voulurent pas suivre le script prévu qu'il faut prétendre
que le mouvement était spontané depuis le début. En fait, le plan du
Kremlin suivait des lignes très précises: une relative émancipation des
peuples de l'Est - sans sortir pour autant du socialisme - devait rendre
plus facile leur intégration au sein de la CEE et, parallèlement,
l'évolution économique et politique de cette dernière vers une forme de
régime proche du socialisme à "visage humain". L'URSS tomba avant
que la maison commune ne la sauve. Certes, l'Empire s'effondra un
instant trop tôt, avant que la construction ne lui offre une nouvelle
enveloppe charnelle. Certes, les refus français et néerlandais du projet
de Constitution Européenne marquèrent un coup d'arrêt - disons plutôt,
une pause - dans la marche victorieuse du Léviathan, après les traités de
Nice, de Maastricht, de Dublin. Contretemps que tout cela. Les dirigeants
européens zélés qui ont participé à ce projet sont toujours en place. Ils
étaient persuadés de la validité de la construction d'un Super-Etat à la
tête de l'Europe et n'ont jamais cessé de le construire depuis. Ils en
dressent encore les murs aujourd'hui et Jacques Chirac - un homme décrit
par Vladimir Boukovsky comme "enthousiaste et légèrement naïf" - en
reste le premier promoteur. Voilà où nous en sommes: l'Union Européenne
est un projet immense dont la construction se poursuit aujourd'hui alors
que l'architecte du projet, Mikhaël Gorbatchev, est destitué depuis
longtemps de la tête de son empire en faillite et tourne désormais de la
publicité
pour Pizza Hut... Les lendemains qui déchantentLes pères
fondateurs de l'Europe pensaient que le commerce renforcé entre les pays
européens rendrait impossible toute guerre entre eux, les échanges
pacifiques formant le ciment d'un lien à l'épreuve des nationalismes.
C'était le rêve optimiste d'un groupe d'individus qui avait assisté au
suicide colossal d'un continent qui se dévora lui-même à deux reprises en
trente ans. Ils se trompaient néanmoins sur un point essentiel: les
rivalités qui déchirèrent l'Europe n'étaient pas le fait du
nationalisme, mais des idéologies qui y trouvaient un terreau fertile - et
qui le trouvent encore. Construction planifiée pour résoudre un problème
mal posé, l'Union Européenne a souffert dès le départ d'une faiblesse
structurelle qui a été mise à profit pour la détourner vers de nouveaux
buts. Les socialistes d'Europe de l'ouest, très longtemps hostiles à
l'Europe, découvrirent sous l'impulsion de leurs frères communistes
soviétiques son potentiel inégalé pour instaurer un régime socialiste à
l'échelle continentale. Le retournement de la stratégie des partis de
"gauche gouvernementale" au milieu des années 80, et à l'échelle de
l'Europe de l'ouest en entier, en est le signe le plus évident. La
partie n'est bien sûr pas jouée. La locomotive franco-allemande ayant
quitté les rails depuis longtemps - une aubaine compte tenu de la
trajectoire qu'elle imprimait à tout le convoi - l'influence des
principaux bâtisseurs est amoindrie. Les pays d'Europe de l'Est, qui
savent à quoi ils ont échappé, ne souhaitent pas reproduire les erreurs du
passé. Enfin, même en France, l'intégration politique de l'Europe ne
semble plus aussi inéluctable qu'il y a quelques années où la moindre
alternative était au mieux écartée avec mépris. La France, pays
structurellement socialiste, n'a bien sûr pas quitté sa vision d'Etat;
la fracture qui divise encore aujourd'hui les mouvements de gauche de
l'Hexagone est de savoir s'il est plus facile de construire l'utopie
simultanément au niveau européen ou seulement pays par pays
d'abord, commençant évidemment par la France, le coureur de tête le long
de la route de la servitude. Le dilemme est important: avancer seul est la
garantie d'un appauvrissement économique encore plus humiliant qu'il se
remarque nettement; alors que la marche en groupe, plus pernicieuse,
implique quant à elle de convaincre des partenaires qui, en ce moment,
vivent fort bien de leur libéralisme honni. Si près et pourtant si
loin! Qu'on se rassure, les architectes-délégués du Super-Etat
échoueront certainement, la compétence n'étant pas vraiment leur marque
de fabrique. Mais ces bâtisseurs du rêve absurde de l'Europe politique
unie dans le socialisme provoquent et continueront à provoquer des ravages
sociaux et économiques aussi longtemps qu'ils s'attelleront à la
concrétisation de leur vision utopique. On peut s'attendre à ce qu'ils
atteignent exactement le contraire de ce qu'ils promettent; or, ils
annoncent la paix, la prospérité, l'unité et la liberté. Le résultat sera
amer. La démocratie reste à reconquérir. A lire de toute urgence.
publié le 20 Nov 2005 |