En route pour le plan C le 13 Jun 2008 Le refus net du traité de Lisbonne par l'Irlande marque une
victoire pour la démocratie. En attendant le prochain assaut.
Il
y a quelques jours de cela, je
soutenais
que les citoyens irlandais tenaient entre leurs mains le destin de la
démocratie en Europe. Parmi un demi-milliard d'Européens, ils étaient les
seuls à être consultés pour quelque chose d'aussi fondamental que
l'évolution de l'Union Européenne. Et encore: les Irlandais n'avaient
l'occasion de voter que parce que la constitution l'imposait à un
gouvernement qui s'en serait bien passé. L'Etat, les médias et tous
les grands partis soutenaient le projet dans une belle unanimité, sauce
soviétique. Histoire de ne pas provoquer de réaction de rejet, le Premier
ministre irlandais Brian Cowen avait d'ailleurs demandé la plus grande
discrétion à ses collègues européens: il fallait que la campagne se passe
en douceur, discrètement, sans faire de vagues. Surtout, ne pas se lancer
dans la polémique. Mais les adversaires du traité ne l'entendirent pas de
cette oreille et décidèrent de forcer le débat. La
campagne en faveur du Non
fut exclusivement le fait de la
société civile, sans
aucun relai officiel. Leur victoire n'en est que plus brillante, mais
elle a sans doute été aidée dans la dernière ligne droite par une réaction
de rejet face aux pressions dont l'Irlande était l'objet, pressions
devenues incontournables à la suite d'un sondage indiquant que le non
pourrait l'emporter. La ligne de conduite discrète a été flanquée par
terre. Il y eut la ratification - parlementaire, bien entendu - des
accords de Lisbonne par la Finlande et la Grèce le 11 juin, c'est-à-dire
la veille du scrutin. Un signal subtil envoyé aux Irlandais pour bien leur
expliquer ce qu'il fallait mettre dans l'enveloppe. Il y eut les
remarques
déplacées de Bernard Kouchner, clamant que les Irlandais "ont tant
compté sur l'argent de l'Europe (...) qu'ils en ont profité plus que
les autres": le temps serait donc venu de renvoyer l'ascenseur, en
quelque sorte. Espérons que le gouvernement français fera preuve
d'autant de sagesse quand la politique agricole commune sera
renégociée! Certes, les Irlandais ont reçu des subventions européennes,
mais il serait terriblement
réducteur
de ramener l'évolution spectaculaire du pays à ces seules aides, environ
trente-cinq milliards d'euros en une trentaine d'années, une paille dans
le PIB d'un pays. La richesse de l'Irlande a été acquise grâce à un
environnement libéral favorisant la prospérité. Selon l'Indice de Liberté
Economique publié tous les ans par Heritage
Foundation, l'Irlande était en 2007 le 7e pays le plus libéral sur les
157 couverts par l'étude, et le 2e pays le plus libéral d'Europe. Ce
n'est pas rien. Comme l'écrit
Libres.org: [La
spécificité libérale de l'Irlande] se ramène à quelques points forts: la
fiscalité la plus avantageuse des pays européens, qui n'a cessé
d'attirer des investisseurs étrangers. L'impôt sur les sociétés est le
plus faible d'Europe (12,5%) Le marché du travail est libre, la règle est
celle du libre contrat, ce qui assure flexibilité et plein emploi. 400'000
étrangers ont immigré depuis dix ans. La réglementation est légère, et les
entreprises peuvent se créer sans aucune formalité: plus de 1'200 (dont
120 françaises) sont venues s'installer. Les finances publiques sont
saines, le budget en excédent et la dette inexistante. La protection
sociale a été presque totalement privatisée, et le taux des charges
sociales est de 12% des salaires. Au total, les prélèvements obligatoires
sont de 29% du PIB, la moyenne européenne étant de 42%! Mais comme
le libéralisme sent le souffre sur le continent, on préfère expliquer que
le développement irlandais a été entièrement financé par
Bruxelles... Aujourd'hui, nos hommes politiques sont groggy. Mais ils
vont se reprendre. Le traité de Lisbonne n'était-il pas déjà le plan B
d'un projet de Constitution Européenne "dénué d'alternatives"? Les
beaux parleurs de tous bords expliquant que la Constitution ne pouvait
échouer et que le projet européen s'arrêterait en cas de rejet mentaient,
naturellement. Ils étaient peut-être sincère en clamant que l'échec
n'était pas envisageable, mais après les non néerlandais et français, il
était devenu indiscutable. Le plan B a fini par se mettre en place par
nécessité. Ainsi survint le traité de Lisbonne lui aussi dénué
d'alternatives... "Le plan B n'existe pas, Lisbonne était le plan
B", a ainsi déclaré le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude
Juncker, temporairement en panne d'inspiration. Le Traité de Lisbonne
était la dernière incarnation d'un projet de Constitution ayant tout
gardé sauf son nom - mais seulement la dernière en date. Nos élus
s'organisent. Ils
échafaudent
leurs plans. Il y a quelques jours, Brian Cowen avait exclu l'idée d'un
second vote comme pour le traité de Nice, rejeté par référendum en 2001
avant d'être accepté en 2002; aujourd'hui, à l'annonce des résultats
officiels, il s'est montré nettement plus évasif sur ce point. Le
Président Sarkozy, très respectueux des électeurs quand ils votent comme
il faut, préconise d'ailleurs de refaire voter "rapidement" le texte en
concédant quelques aménagements mineurs, histoire de jeter un os au camp du
non. Nous verrons si les Irlandais acceptent de jouer dans cette parodie
de démocratie. Malgré tout, quoi qu'en disent les élites et les médias,
le non irlandais aura certainement des conséquences sur autres membres de
l'Union Européenne. Des pays moins enthousiastes que la France et
l'Allemagne. En Angleterre, par exemple, la position d'un Gordon Brown
prétendant qu'un référendum "n'est pas nécessaire" est de plus en plus
intenable. La guerre sournoise que mènent les élites européennes pour
faire avaler à leurs populations un projet politique dont elles ne veulent
pas n'est pas terminée. Mais aujourd'hui au moins, savourons une
victoire. Mise à jour (17 juin): citation de libres.org. |