La fable du vieux
pédophile célèbre le 29 Sep 2009 Alors qu'il se rendait au Festival du
film de Zurich, Romand Polanski a été arrêté en vertu d'un mandat d'arrêt
international, pour le viol d'une enfant de 13 ans. Il se rendait en
Suisse pour y recevoir, ironie de l'histoire, un hommage appuyé pour
l'ensemble de son oeuvre...
Les organisateurs du Festival du
film de Zurich lui enverront-ils sa statuette en prison? Ce n'est pas sûr
- non pas qu'ils aient changé d'avis, bien au contraire. Mais le temps
qu'il se décident, le réalisateur franco-polonais pourrait être déjà
libéré sous caution (et probablement à nouveau en fuite) ou sur un vol en
destination des Etats-Unis. Le quotidien suisse Le
Temps a donné hier le pouls médiatique de l'affaire en consacrant pas
moins de
deux
articles,
une
rétrospective,
une
revue
de presse et un
débat
en ligne sur cette histoire, et ce le lendemain d'une journée de
votation pourtant chargée. Aujourd'hui, il y consacre encore sa une, un
éditorial,
et pas moins de six articles
(1,
2,
3,
4,
5,
6)!
Il ne se démarque en rien de ses confrères. Une véritable orgie médiatique.
Cette couverture démesurée de l'arrestation de M. Polanski dépasse, bien
sûr, la simple couverture de l'actualité. Elle donne la mesure de l'onde
de choc parcourant la classe intellectuelle, artistique et journalistique
européenne au lendemain de l'incarcération du cinéaste. L'explication
est triviale, banale. En touchant à Roman Polanski, les autorités
helvétiques ont osé s'en prendre à un réalisateur encensé par le monde
entier. On a touché au Sacré. Peu d'éditorialistes admettront la chose
de façon aussi ouverte, naturellement. Les journalistes préféreront
exprimer leur dégoût et leur solidarité de classe de façon plus indirecte,
en mettant l'accent sur l'affaire elle-même ("il devrait y avoir
prescription") et sur l'honneur du réalisateur, tant de fois primé, adulé
par la profession. D'autres se contentent de répertorier les marques
d'indignation de leurs confrères, dans un bel exemple de circularité.
Autant de flèches qui manquent leur cible. Certes, dans le milieu du
cinéma, Roman Polanski est une pointure. Il a réalisé 20 films, a écrit 26
scénarios, a joué les producteurs à neuf reprises. Rosemary's Baby,
Chinatown, Tess, ou Oliver Twist sont autant de succès auprès des critiques
ou du public, parfois les deux. A 76 ans, il a amassé un Ours d'Or, une
Palme d'Or, un Oscar et deux Césars. Comme l'explique Jean-Claude
Vantroyen, "Dans ses films, Polanski explore le mal, sous tous ses
aspects. Innocence et enfance bafouées, cauchemars, solitude, perte du sens
social, ambiances troubles, aliénation, paranoïa, diabolisme même. C'est
une aura sombre qui entoure la production de Polanski. Comme elle a
enveloppé une grande partie de sa vie. «Mes films sont l'expression de mes
désirs du moment», dit Roman dans sa bio Polanski par Polanski. On se
demande ce qu'il raconterait aujourd'hui, à Zurich, dans l'angoisse
d'être extradé vers les Etats-Unis, dans l'interrogation aussi de se
demander pourquoi." Pauvre innocent frappé par le destin! Ces
innombrables portraits mettant en avant la carrière du cinéaste sonnent
faux dans ce qui est avant tout non une affaire de cinéma, mais de
pédophilie, ou à la rigueur d'entraide judiciaire. Leurs auteurs se
défendent évidemment de sous-entendre qu'un type célèbre et adulé devrait
échapper à la prison; mais pourtant, cette lancinante mélodie imprègne
chacune de leur parole. Ils le pensent mais n'osent le dire. Alors, ils
reviennent encore et encore sur la perte que représenterait M. Polanski
pour le septième art et l'indignation des uns et des autres, avec toujours
les mêmes sous-entendus. Pourtant, le milieu - et spécialement le milieu
du spectacle - abonde de gens doués et très compétents sur le plan
professionnel, mais s'avérant dépravés et abjects dans leur vie privée. En
quoi cela constitue-t-il un alibi? S'il y avait un motif pour lequel
s'indigner, c'est bien la propension des artistes à couvrir l'un des
leurs pour des faits accablants. A quoi pensait notre homme, ces jours de
1977, lorsqu'il a vu Samantha Gailey chez sa mère? Lorsqu'il l'a invité
à plusieurs reprises pour faire des photographies avant de la recevoir à
nouveau, dans le palace de Jack Nicholson, avec son plan en tête?
Lorsqu'il l'a saoulée au champagne, droguée avec des sédatifs, et violée
par tous les orifices? Un journaliste, dont on s'inquiète pour la vie
sexuelle, explique qu'ils ont juste "fait l'amour"... Elle avait 13
ans, Roman Polanski 43. Devant les juges, l'homme soutient qu'elle était
consentante. On lui explique que sa thèse ne tient pas debout, que les
peines pourraient être moins sévères s'il avait l'honnêteté de plaider
coupable. Après 47 jours de prison, Roman Polanski change sa ligne de
défense. Sa nouvelle attitude lui vaut une autorisation de sortie. Mais le
réalisateur a un plan en tête. Ce revirement n'est pas destiné à attendrir
une peine, mais à fuir. Il met son répit à profit pour quitter le
territoire américain et entame une cavale qui durera plus de trente
ans. Contrairement aux idées répandues par la presse, Roman Polanski n'a
jamais oublié. Toute sa carrière a été bâtie avec la hantise de se faire
rattraper par la justice. Ses films étaient pour la plupart tournés en
Anglais, mais hors de la sphère d'influence américaine. Toujours en
déplacement, choisissant soigneusement ses lieux de résidence en fonction
des accords d'extradition, il pouvait compter sur les indiscrétions et les
confidences de partisans locaux lorsque les demandes américaine, suivant la
lente voie diplomatique, risquaient de resserrer l'étau. Il s'est
seulement cru en sécurité il y a peu à la suite d'un recours sur son
procès, au point de s'exposer en Suisse. Le reste couvre les pages des
journaux. Mais le plus gros mensonge est sans doute de soutenir que sa
victime de l'époque, Samantha Gailey, lui a pardonné. Elle n'a jamais
tenu de tels propos. La femme s'est seulement reconstruite et ferait tout,
jusqu'à abandonner sa plainte, pour cesser de vivre sous les projecteurs à
cause de cette histoire abjecte. Ce n'est pas la même chose. Jamais elle
n'a dit qu'elle pardonnait, ce qui n'empêche pas les médias de
l'affirmer plusieurs fois par jour. Mais il faut les comprendre: Roman
Polanski est un grand metteur en scène. Tous sont derrière lui, y compris
en Suisse. Jusqu'à Christine Bussat, de l'association Marche Blanche
contre la pédophilie, qui a pourtant réussi à faire passer il y a peu une
initiative fédérale pour inscrire au code pénal helvétique...
l'imprescriptibilité pour les actes pédophiles! On croit rêver. Sans doute
la présidente de l'association visait-elle les prêtres vicelards plutôt
que les réalisateurs primés? Certes, l'arrestation de M. Polanski manque
d'élégance; mais on n'est pas dans un film romantique. Certes, les faits
sont anciens, et selon bien des systèmes juridiques, il y aurait
prescription. Mais il n'appartient pas à la classe médiatique ou aux
politiciens français d'en juger. Cela relève de la justice américaine et
c'est elle qui en décidera, lorsque M. Polanski aura finalement été ramené
sur le territoire américain pour se rendre à la fin de son
procès. Comment tant de gens peuvent-ils venir défendre un individu
responsable d'actes aussi abominables? Il n'y a que deux possibilités,
non exclusives. Peut-être que ce genre d'attitude est banal dans la
profession, au point que beaucoup de signataires se sentent exposés si
l'affaire Polanski se terminait mal pour son auteur. On pense par exemple
à Frédéric Mitterrand, au premier rang des indignés, lui-même autorepenti
de ses coucheries avec des "garçons" en Thaïlande dans un film de 2005
(La Mauvaise Vie), ou à Daniel Cohn-Bendit... Mais peut-être assistons-nous
aussi à la démonstration finale que les gens du show-business ne
s'estiment pas concernés par des lois conçues à l'attention du commun des
mortels, et se sentent mortellement offensés lorsque les actes de leurs
pairs les ramènent sur terre. |