La plume d'un homme le 14 Oct 2009 Le destin démocratique d'un continent entier est suspendu à
la plume du président tchèque, Vaclav Klaus.
Le Verrou Tchèque,
titre
Le
Temps du 13 Octobre, en parlant de Vaclav Klaus. Le verrou - l'obstacle
qu'on doit faire sauter. Bien piètre histoire que celle du continent
européen au début du XXIe siècle, en vérité. L'Union Européenne soufre
d'un déficit criant de démocratie. Institutions opaques, fonctionnement
incompréhensible, bureaucratie tatillonne, sens des priorités pour le moins
surprenant - les défauts de l'Union Européenne sont aussi patents que
reconnus par les citoyens des pays qui la composent, quand on prend la
peine de le leur demander. Aussi, les élites ont décidé de s'en
abstenir. L'épopée du Traité de Lisbonne, digne des pires républiques
bananières, en est malheureusement l'exemple le plus éclatant. Le Traité
de Lisbonne n'est que la seconde incarnation du Projet de Constitution
Européenne, rejetés par des Français avides de déplaire à leur président
d'alors, Jacques Chirac. A l'époque, on chantait déjà qu'il n'y avait
pas de plan B - à se demander pourquoi on avait pris la peine d'imprimer
des bulletins NON, en fin de compte! Mais c'est ainsi. Dans une tentative
de gloire personnelle qui aurait dû l'amener, par sa prise de risque, à
devenir le premier Président de l'Union Européenne, M. Chirac sera resté
dans l'histoire comme l'auteur d'une des bourdes politiques les plus
gênantes. Il s'est pris les pieds dans le tapis rouge. La Constitution
est chassée par la porte, elle revient par la fenêtre, rebaptisée Traité de
Lisbonne. Voilà un texte que les présidents et les parlementaires du
continent essayent de faire passer à n'importe quel prix, en s'abstenant
évidemment de faire appel au peuple, masse inculte, épaisse, et méprisée.
Aussi, la ratification parlementaire s'impose. Dans les parlements, on est
entre gens biens: on a compris l'idée européenne, le désir d'unité, on
aime se sentir chapeautés sous le parapluie confortable d'une organisation
supranationale. Le plan est parfait: qu'on évite, surtout, surtout! de
demander son avis au pékin moyen. Malheureusement, certains pays de
l'Union, provinciaux et arriérés, obligent encore par leur Constitution à
soumettre ce genre de traité au référendum populaire. Visiblement, leur
Constitution n'a pas été toilettée depuis longtemps. Et là, en Juin 2008,
au beau milieu de cette procédure de ratification bien huilée, patatras,
les Irlandais votent non! Imbécile de peuple, je vous l'avais bien
dit! Qu'à cela ne tienne. D'abord, après avoir promis que
non-on-ne-revotera-pas, on annonce qu'on revotera. Les Irlandais, pas
assez joueurs à mon goût, n'ont pas cherché à savoir quels nouveaux
avantages ils pourraient tirer d'un nouveau refus: c'est un peu comme
lorsqu'on est le propriétaire de la dernière maison qui empêche de faire
passer une autoroute - en tous cas, dans un pays où le droit de propriété
est respecté. Bref, on colle quelques amendements au texte pour amadouer le
chaland, on écrase le citoyen sous la propagande, on lui intime en douce
d'arrêter de faire son intéressant, et on revote. La leçon est bien
comprise, le Oui passe. La rébellion irlandaise est matée. Mais que
vient-on de ratifier, au juste? Le Traité de Lisbonne "édition révisée"
accepté par les Irlandais est un nouveau texte, puisqu'il tient compte des
modifications apportées pour calmer ces Irlandais farouches. Du coup, ce
n'est plus celui approuvé par les parlements des autres pays de l'Union.
Et voilà notre texte final, indivisible, parfait et gravé dans le marbre, à
nouveau raturé... Rassurez-vous, la machine bureaucratique est en marche.
On sait, à Bruxelles, comment se sortir de ces péripéties. Il suffira
d'intégrer les dispositions complémentaires au Traité de Lisbonne en même
temps que le prochain traité européen. L'adhésion de la Croatie,
par exemple. Lorsque les parlements nationaux (ou peut-être le peuple,
qu'on pourra consulter puisque cela semble cette fois sans risque) se
prononcera sur l'adhésion de la Croatie en tant que nouveau membre au sein
de l'Union Européenne, les électeurs voteront en réalité sur l'adhésion
croate plus les modifications irlandaises au Traité de Lisbonne.
Mais après tout, quel contrat n'a pas ses petits caractères? La machine
est repartie, elle tourne à plein régime. Reste un grain de sable. Un
homme, un seul, Vaclav Klaus, Président de la République Tchèque.
Eurosceptique, comme disent les journalistes pour le dénigrer. Il est vrai
que l'homme a connu le joug communiste de première main et s'est à
plusieurs reprises étonné du parallèle entre la construction européenne et
l'Union Soviétique. Eurosceptique, comme sceptique du climat - autre tare
de notre temps, que M. Klaus partage aussi. Vraiment pas un individu
fréquentable! M. Vaclav Klaus ne tient pas à signer le Traité de Lisbonne
- son unique prérogative en tant que Président de la Tchéquie. Pratiquement
son seul pouvoir. Le verrou. A quel jeu joue le président tchèque? La
réponse vient peut-être d'Angleterre. Là-bas, les Travaillistes sont en
pleine déconfiture. Selon toute vraisemblance, ils seront remplacés en juin
prochain par les Conservateurs, dont le leader, David Cameron, a fait du
Traité de Lisbonne un thème de campagne. Selon ses promesses, le peuple
anglais devrait se prononcer sur le texte si les Conservateurs sont élus.
Et vraisemblablement rejeté, si l'on en juge la piètre estime des
institutions de l'Union par les sondages de Grande-Bretagne. Le refus du
peuple anglais, à l'instar du non français en 2005, mettrait un terme à
l'aventure. Enfin, pour quatre ans, disons: je ne doute pas que les
partisans du Grand Plan Européen ont de la ressource. Mais, sur le papier,
un Non anglais tuerait le Traité de Lisbonne dans son incarnation du
moment. Encore faut-il que le texte ne soit pas entré en vigueur
d'ici-là, car il a été ratifié par le parlement anglais, au grand dam du
corps électoral. En l'état, le Traité de Lisbonne est accepté par
l'Angleterre. S'il entre en vigueur avant la victoire conservatrice
annoncée, ce sera trop tard. Il faut donc que Vaclav Klaus garde le
capuchon sur son stylo. Extraordinaire courage d'un homme qui ose
résister aux élites politiques d'un continent tout entier! Le destin de
l'Europe démocratique est entre ses mains. S'il cède, c'en sera fini, le
Traité de Lisbonne passera, il n'y aura pratiquement plus que des
décisions à la majorité simple, et l'obligation de consulter les peuples
disparaîtra pour de bon. La pression pesant sur ses épaules doit être
terrible. Les médias acquis à la cause, les parlementaires européens
haineux, même les sondages d'opinion réalisés en République Tchèque
montrant que le peuple tchèque n'apprécie pas trop, à 44%, d'attirer
ainsi l'attention. Tout est fait pour le convaincre de prendre le chemin
de moindre résistance. Pendant ce temps, les autorités tchèques tentent de
trouver un moyen de déposséder le Président de la prérogative de signer le
traité pour faire apposer la signature par le Premier Ministre... Je
pense qu'il y a même des chances que Vaclav Klaus disparaisse dans un
"accident". Louis XVI avait découvert bien assez tôt les dangers de
l'utilisation de son droit de Veto contre des élites dominantes
hostiles. A Bruxelles, on ne voudrait pas donner trop d'importance à ce
dernier obstacle. On fait comme si. Tout va parfaitement bien. M. Barroso
planifie le changement des institutions, les prétendants au nouveau poste
de Président de l'Union avancent gentiment leur candidature, on choisit le
nouveau papier peint des bureaux... Mais le contrat n'est pas encore
signé. A l'heure où ces lignes sont écrites, M. Klaus tient
toujours. Qu'il tienne bon. Pour le futur démocratique de l'Europe. |