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 Le mauvais choix  le 28 Feb 2010
La votation helvétique du 7 mars sur le taux de conversion du 2e pilier donne un bon aperçu de la teneur du débat sur les systèmes de retraite.

Selon les affiches qui s'étalent sur les murs de Suisse pour la campagne de votation, il y a des voleurs partout. La gauche prévient le quidam contre le "vol de rentes" avec la symbolique d'un pickpocket; d'autres montrent au contraire les syndicats helvétiques grimés en Rapetou et partir avec la tirelire-cochon des caisses de pension. Chacun accuse l'autre de voler les Suisses dans un grand déballage qui me fait me réjouir que ces grands donneurs de leçon aient pris des engagements pour ne pas tomber dans la caricature qu'ils reprochent constamment à leurs adversaires. Sinon, Dieu sait dans quel simplisme ils auraient pu tomber!

Mais les Suisses sont-ils vraiment volés? Et si oui, par qui? Pour y voir un peu plus clair sur cette votation au thème assez aride - accepter ou refuser la baisse du taux de conversion du 2e pilier - il faut revenir sur le fonctionnement du système de retraite helvétique, et les fameux "trois piliers" sur lesquels il repose.

Le premier, l'AVS, est un système de retraite par répartition que connaissent bien les social-démocraties et les pays socialistes. Les actifs payent pour les retraités dans un mécanisme collectiviste de redistribution. Ici et là-bas, il est promis à la faillite à terme, comme n'importe quel schéma pyramidal. Toutefois, comme en Suisse les rentes que ce pilier apporte sont peu élevées et qu'il dispose d'un certain trésor de guerre, il pourrait se maintenir encore un certain temps.

Le troisième s'avère nettement plus libéral puisqu'il s'agit du "bas de laine" que chacun peut décider de s'aménager pour ses vieux jours. Largement réglementé, le troisième pilier correspond malgré tout à une retraite à la carte où les décisions individuelles priment. On l'appréciera ou on le vouera aux gémonies pour cela, mais comme il est propre à chacun, même ses détracteurs les plus obstinés lui reconnaissent l'avantage d'être indépendant de toute considération démographique. Par ces temps de basse natalité, c'est un avantage non négligeable.

Venons-en au deuxième pilier, la prévoyance professionnelle, au coeur du débat. La LPP est premier pourvoyeur de rente des retraités issus de la classe moyenne. Résultat typique du consensus helvétique entre forces politiques antagonistes, le deuxième pilier est à cheval entre le collectivisme et l'individualisme. On peut le résumer en une formule, l'épargne forcée. Tout salarié cotise obligatoirement un certain montant de son salaire dans un fond de pension gérant des milliers de comptes comme le sien, et chargé de faire fructifier le tout pour le jour de sa retraite. Lorsque celle-ci arrive, l'heureux retraité peut alors choisir soit de retirer son capital et de le gérer comme bon lui semble, soit d'opter pour une rente à vie dont le montant dépend du capital à disposition, et du fameux "taux de conversion" dont il est question le 7 mars. Le calcul est extrêmement simple: le taux de conversion indique le "rendement" contractuel que reçoit le retraité. Avec un capital de 100'000 francs suisse et un taux de 6.4%, il touchera un revenu de 6'400 francs par an.

Ce taux de conversion est un pari sur l'avenir. Il doit raffiner en une seule constante des notions incroyablement complexes comme l'évolution du rendement des marchés financiers sur des décennies, ou l'espérance de vie des individus sur la même période! On n’est pas loin du 42 cher à Douglas Adams...

Un taux de conversion "trop bas" (tablant sur une basse rentabilité des capitaux et/ou une durée de vie excessivement longue) est inconfortable pour les retraités, parce qu'ils touchent une rente faible. Les cotisants subissent une baisse de leur niveau de vie en atteignant l'âge de la retraite. S'ils meurent sans avoir consommé tout leur capital, le solde vient grossir le montant sous gestion de la caisse de pension.

Si le taux de conversion est "trop élevé", il offrira au retraité une rente plus confortable mais videra aussi rapidement le capital accumulé par ce dernier pendant sa vie active. Dans le pire des cas, le retraité épuise complètement ce capital, mais la caisse de pension n'est pas libérée de ses obligations pour autant. Elle doit alors puiser dans ses fonds - c'est-à-dire l'argent actuellement versé par les actifs affiliés à cette même caisse - pour continuer à payer la rente à laquelle elle est astreinte. La retraite par capitalisation se transforme subrepticement en retraite par répartition. La caisse de pension grignote ainsi l'argent qu'elle est sensée faire fructifier, hypothéquant les futures rentes des actifs, voire leur retraite tout court.

Le rapport entre le trésor dont dispose une caisse de pension et les obligations de rente qu'elle doit à ses cotisants et rentiers s'appelle le taux de couverture. S'il est de 100% ou plus, cela signifie que la caisse peut faire face à ses obligations. S'il est inférieur, cela signifie que la caisse est vulnérable, comme expliqué ci-dessus. Elle doit puiser dans l'épargne des actifs pour verser leurs rentes aux retraités. On comprendra aisément qu'un taux de conversion de moins de 100% n'est guère tenable: à moins d'un heureux retour de fortune, il ouvre une brèche qui ne peut que s'agrandir et amener, à terme, la faillite de la caisse de pension (et une retraite inexistante pour tous ceux qui en dépendent).

La votation du 7 mars propose donc aux électeurs suisses d'accepter ou de refuser la baisse du taux minimal de conversion du capital en rente, le fameux chiffre magique qui détermine tout le fonctionnement du deuxième pilier.

En effet, en ce moment nous sommes la situation où un taux de conversion trop élevé en regard du contexte affaiblit progressivement le taux de couverture des caisses. Selon les libéraux-radicaux, elles perdent 600 millions de francs par an, car les placements sans risque que cherchent ces caisses de pension ne parviennent pas à ramener les 4.9% annuels qu'il leur faudrait pour assurer leur taux de couverture. On peut discuter longtemps des raisons de cette situation: mauvais calcul de l'espérance de vie, rendements anémiques en temps de crise financière... Mais ces querelles ne changent pas grand-chose au fond du problème.

Face à une situation désagréable, le parlement suisse a choisi la solution à minima, la baisse du taux de conversion. Il doit maintenant affronter l'ire populaire, attisée par la gauche. Cette baisse de taux pourrait bien être refusée par le souverain. Mais à défendre le statu quo, on risque seulement de faire s'effondrer tout le système, ce que les médias expliquent bien mal aux électeurs. Loin de protéger les rentes futures, les socialistes et les syndicats visent seulement à protéger les intérêts des rentiers actuels et des actifs proches de la retraite alors que les jeunes crédules adhérant à leur message n'auront, finalement, plus rien du tout.

Honnêtement, malgré les campagnes d'affichage vindicatives, le vote du 7 mars ne changera pas grand-chose. Cette baisse du taux de conversion risque même de ne pas être la dernière. L'électeur suisse a donc le "choix" entre pousser le système à une faillite rapide (en refusant la baisse du taux de conversion) ou à une faillite lente (en l'acceptant).

En tant que libéral, aucune des solutions ne me convient, naturellement. Sous un verni capitaliste, nous sommes en face d'un système collectiviste au possible, instaurant des conflits d'intérêt insolubles et promis à la faillite face au moindre aléa économique. Disons-le franchement: la structure actuelle du deuxième pilier est une honte, un système absurde qui devrait donner la nausée à tout économiste décent.

Evidemment, critiquer sans rien proposer relève d'une certaine facilité. Une approche libérale et solide serait pourtant simple:
- garantir l'individualité de l'épargne au sein des caisses de pension, empêchant que le capital accumulé par un actif ne profite à quiconque d'autre que lui-même;
- laisser les cotisants choisir leur caisse de pension et les risques qu'elles prennent, alors que ce choix est actuellement fait par leur employeur;
- laisser les cotisants définir eux-mêmes leur taux de conversion à l'âge de la retraite, contractant au besoin des assurances pour couvrir le risque d'un défaut de capital;
- au décès du retraité, laisser le solde éventuel de capital à ses descendants sous forme d'héritage au lieu d'en faire "don" à la caisse de pension.
Un tel système n'opposerait pas les cotisants aux rentiers comme dans la situation actuelle, résisterait aux aléas de la démographie, et laisserait éventuellement un héritage.

Le choix proposé au peuple suisse le 7 mars est un mauvais choix, car aucune des alternatives ne résout quoi que ce soit. Refuser la baisse du taux de conversion du précipitera le système vers la faillite, l'accepter lui permettra de perdurer avec ses défauts jusqu'à la prochaine tempête sur les marchés où les fonds de pension réclameront une nouvelle baisse. On peut, bien sûr, clamer que si les profits s'améliorent le taux de conversion devrait être augmenté, mais au vu de la tempête financière dont les économies occidentales ne sont pas encore sorties, qui pourrait assumer le risque d'une telle proposition?

La gauche, parti socialiste et syndicats en tête, ont beau jeu de crier au vol des rentes par les caisses de pension, les banquiers, les partis "bourgeois", bref, les cibles traditionnelles: la solution de facilité par excellence face à une décision forcément impopulaire. Quant à la droite, elle brille avant tout par sa passivité. En choisissant d'ajuster le taux de conversion, c'est-à-dire de gérer le problème plutôt que de chercher à le résoudre, elle se rend complice d'un système bâtard gagnerait à être repensé avant que les dégâts sur les rentes présentes et futures ne soient irrémédiables.

 

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