Le retour des
morts-vivants le 08 Nov 2004 En France, le feuilleton Arafat continue,
digne des Contes de la Crypte. Venu pour être soigné dans un hôpital
militaire alors qu'il était mourant, un établissement qui a le bon goût
de couvrir du sceau du secret défense le moindre échantillon d'urine,
Arafat a rapidement décédé. Dans une bourde qui restera dans les annales
de l'histoire, l'hôpital a annoncé précipitamment qu'il était en mort
cérébrale. Puis en coma dépassé, ce qui est exactement la même chose. Puis
en coma de niveau 4 - toujours pareil, mais d'une façon de plus en plus
technique pour semer le non-spécialiste, et surtout, la rue palestinienne
plus occupée à lancer des caillasses qu'à aller s'instruire à
l'école.
Ensuite, on est passé au stade supérieur de la langue
de bois avec les déclarations laconiques d'un porte-parole dont on ne
savait pas trop s'il était surtout médecin ou militaire du renseignement,
rapport à l'uniforme et aux médailles. L'état du leader palestinien
était devenu stationnaire par rapport au bulletin précédent - ce qui
revient à dire qu'il était toujours mort, mais de façon
stable. Pourtant, on nous affirme qu'il n'est pas mort. Vrai ou pas?
C'est surtout une question de point de vue. La frontière entre vie et
décès diffère selon l'organe. Le principal, le cerveau d'Arafat, est en
bouillie, terminé, zéro. Ca, c'est le coma de niveau 4, le coma dont
on ne revient jamais. Pas "une fois sur mille", pas "un miracle au
bout de dix ans de vie végétative", jamais. Jamais-jamais-jamais.
Le coma profond dont on revient parfois miraculeusement, c'est celui de
niveau 3. Il est au-delà. C'est ce que l'hôpital a annoncé publiquement
lorsqu'il a parlé de coma dépassé. Les lésions de son cerveau sont aussi
profondes qu'irrécupérables. Tout ça ressemble furieusement à la mort
pour moi, mais je ne suis pas diplomate, alors on a inventé des termes
plus excitants pour calmer les gens en leur laissant leurs illusions et en
se rabattant sur le corps de Yasser Arafat. Donc, Arafat n'est pas
mort techniquement. Il est aussi vivant et en bonne santé que n'importe
quel autre type au cerveau définitivement grillé, nourri par
intraveineuse, sous respiration artificielle et moniteur cardiaque. Le
coeur bat, le sang est oxygéné et dans cet état de légume irréversible sa
dépouille peut encore durer un bon moment. Aussi longtemps que
nécessaire. L'agonie d'Arafat durera peut-être des mois. Attendez-vous
à des bulletins de santé tout aussi laconiques pendant encore des
semaines, dignes de la grande époque de la gérontocratie soviétique. Mais
jamais vous ne verrez plus Arafat avec un regard, un sourire ou un
esprit. Il était annoncé quasi-mort mais les eugueulades ont du voler
bas dans l'hôpital après coup. Quelle idiotie! Annoncer d'un mot tout ce
qui avait été préparé pour instaurer un suspense interminable! L'erreur a
été dure à rattraper, et elle ne l'est pas vraiment. Depuis, chacun ment
de sa petite façon personnelle: son épouse annonce que le coma est
réversible, alors qu'elle n'y connaît rien en médecine; les gens
s'extasient que son état soit stable, que son coeur batte toujours, les
visiteurs disent qu'ils lui ont tenu la main (tournure astucieuse),
certains affirment qu'il a ouvert les yeux (réflexe hélas dénué de sens)
les journalistes affirment qu'il est entre la vie et la
mort... Pourquoi? Attirer la compassion populaire ou trouver un endroit
où l'enterrer sont sans doute de bonnes raisons, mais ce ne sont pas les
seules. Les deux principaux motifs, c'est qu'Arafat est le dernier fil
ténu qui sépare les territoires palestiniens du chaos et de la guerre
civile entre milices et factions rivales. Il est donc essentiel de ne pas
annoncer la mort du leader avant qu'un consensus ne ce soit dégagé, que
les terroristes ne se soient bien mis d'accord pour s'unir à nouveau
pour poser des bombes contre les Israéliens et non pas entre eux, ce
serait terrible. Réduit à l'état de légume, le vieil homme reste un
symbole. Le deuxième motif réel, c'est parce qu'il s'agit aussi de
mettre à l'abri un milliard et demi de dollars, la fortune
personnelle d'Arafat dans ses estimations les plus prudentes, construite
à base d'aide internationale détournée. Sa mort officielle gèlerait pas
mal de comptes. Ce n'est intéressant pour aucun des sponsors de
l'Autorité Palestinienne qu'on voit comment l'aide internationale
finissait sur les comptes de l'autocrate, ni pour tous les ayant-droits
qui ne garderont peut-être pas leurs privilèges avec le prochain dictateur
de ce peuple sans Etat. Le cadavre du chef historique maintenu en vie
artificielle assez longtemps, tous ces petits problèmes seront réglés. La
convention obsèque, version ploutocratie palestinienne. Arafat est mort
depuis plusieurs jours mais vous pouvez être sûrs que ses comptes
bancaires sont proches de la frénésie. C'est George W. Bush qui a eu
les mots les plus appropriés pour qualifier l'état d'Arafat dès le
premier jour de l'annonce de la mort de son esprit, lorsqu'un
journaliste lui a posé la question. Le président américain a répondu
"Dieu ait son âme", une formule élégante pour un individu qui ne
méritait sans doute pas tant d'égards. Le cadavre animé de Yasser
Arafat est encore en vie ici-bas, mais pour beaucoup, c'est tout ce qui
compte. [2 commentaires] |