Légitime Défense le 14 Nov 2004 Selon la TSR (télévision suisse) mardi dernier, le 9 Novembre
2004, à Abidjan, des militaires français ont ouvert le feu sur la foule.
Ils faisaient face à une manifestation hostile. 7 à 11 morts dont une
femme enceinte, et des dizaines de blessés, sans parler de ceux que la
cohue a entraîné.
L'armée française a toujours parlé de "tirs
de sommation" (je comprends mieux pourquoi ils sont tellement dissuasifs)
mais il aura fallu que des tiers témoignent pour dévoiler l'immonde
mensonge. Un témoin est particulièrement digne de confiance car il n'est
ni Français, ni Ivoirien, et a assisté à la scène du vingtième étage de la
tour où il se trouvait. Il surplombait donc la ligne de défense des
blindés français qui faisaient face aux manifestants qui s'attaquaient
aux barbelés. Les tireurs? La division d'infanterie de Marine - une
force d'élite - mais qui a perdu des hommes lors de l'incident de Bouaké
quelques jours plus tôt. Peut-être que les tirs de sommation ont été un
peu plus tendus que nécessaire... On apprend aussi que des snipers ont
fait feu depuis l'immeuble, et même qu'un des snipers français a oublié
sa carte d'identité sur place! Merveilleux professionnalisme. Tous les
témoins sont unanimes: les seuls coups de feu ont été français et l'ont
été dès le départ. Ce sont les militaires de l'armée de la Patrie
des Droits de l'Homme qui ont ouvert le feu. Le Colonel Gérard Dubois,
porte parole de l'état-major des armées française, est interviewé
ensuite. Il a l'air un peu raide. La journaliste fait son boulot, elle le
coince avec un minimum de persévérance. Le Colonel admet, tout en
invoquant une fois de plus la légitime défense. Bien sûr, il
recadre ça dans le contexte: la foule, l'excitation, la panique. Très
crédible. Comme si des membres de l'infanterie de marine flanchaient à
cause du taux d'humidité... Et le porte-parole reste évidemment ambigu
sur la tenue d'une enquête. On peut rêver. Ce n'est pas le Tribunal
Pénal International ou une autre de ces merveilleuses instances
supra-nationales qui va faire un peu de ménage. Pour avoir gaspillé des
dizaines d'heures nocturnes à faire le planton dans un poste de garde
lors de mon service militaire - la version soft de l'esclavage légal -
j'ai eu l'occasion de feuilleter les directives très officielles de
l'armée française sur la notion de légitime défense, dans le langage
simple et accessible des publications destinées aux soldats. Il y avait
deux cas dans lesquels la légitime défense pouvait être invoquée. Le
premier, c'était lorsqu'une victime était agressée. Dans ce cas, tous
les moyens pouvaient être employés pour faire cesser l'agression. Le
second, c'était lorsque le soldat lui-même était agressé. Dans ce cas-là,
les moyens employés pour se défendre devaient correspondre à ce qui était
utilisé pour agresser, le terme étant la proportionalité des
moyens. Donc, si un soldat en arme se prenait une mandale, il pouvait
répliquer avec un coup de poing. Si l'agresseur y allait avec un couteau,
il pouvait... Se battre avec ses poings, encore, à moins d'avoir lui-même
une arme blanche. S'il n'avait pas l'équivalent dans sa panoplie, pas
question de passer à la catégorie supérieure. Ce n'était donc qu'en cas
d'attaque par balles qu'il pouvait utiliser son arme. La question de
savoir si une rafale de fusil d'assaut était proportionnelle à un tir de
pistolet à grenaille n'était pas abordée dans le manuel. Je pense que
cette question serait étudiée en Cour Martiale, après coup... Donc,
comme je n'ai pas vu de tanks ou d'armes de guerre au sein des
manifestants, j'ai tendance à croire les témoignages. Les témoins
voyaient la foule vociférante, mais la détonation d'une arme à feu
s'entend nettement. Si des éléments perturbateurs s'étaient infiltrés
dans la manifestation pour lancer l'engrenage, les premiers tirs auraient
dû venir de là. Mais non. Les militaires français, habitués à être
accueillis en libérateurs, se sont trouvé pour une fois face à une foule
hostile et leur légendaire sang-froid mis à l'épreuve se révèla
défaillant. Une petite salve dans le tas, pour calmer le jeu, et aussi
parce qu'ils avaient la haine d'avoir perdu des leurs. Une lamentable
affaire qui ne me surprend absolument pas. Ni la suite. Qu'en disent
donc les médias français? Un sujet aussi explosif ne doit pas rester dans
les tiroirs. Il suffit de zapper sur le journal de 20h00 de TF1, qui
commence juste après celui de Suisse, c'est pratique. Les titres dans
l'ordre: un accident de bus, la pluie et le vent, les dernières nouvelles
de Palestine, et - enfin! - la Côte d'Ivoire, justement. Des révélations
croustillantes? L'amorce d'un scandale d'Etat qui remontera jusqu'à
Jacques Chirac qui aurait laissé carte blanche? Un scoop journalistique
brûlant sur des "exactions" commises par l'armée française sur des
civils et couvert par le haut commandement? Allons, allons. C'était
juste pour nous dire que les évacuations de ressortissants continuent dans
le calme. Tout va bien. L'Etat se charge de tout. Compétence, Diligence,
Discrétion. Un petit retour au pays improvisé de français locaux -
absurdes expatriés qui n'ont pas souhaité vivre en mère-patrie, le pays
le plus accueillant du monde! - qui ont la joie de redécouvrir le
professionnalisme de l'armée française. Rien sur les émeutes, rien sur
les tirs d'armes de guerre sur la foule d'Abidjan qui meurt aux pieds de
l'hôtel Ivoire. On négligera de mentionner que ce sont les exactions
de ladite armée française en Côte d'Ivoire qui font que ces Français sont
contraints de fuir en laissant leur vie sur place sans espoir de la
retrouver. Il s'agit de donner une note d'espoir, et surtout, la dose
quotidienne de somnifère. Je trouve la colère des Ivoiriens facile à
comprendre. Combien de Français ont dû tout laisser à cause de la vindicte
d'une foule désarmée sur laquelle des militaires ont ouvert le feu? Ne
comptez pas sur les médias français pour y répondre. [1 commentaire] |