Qu'est-ce qu'un
entrepreneur? le 07 Aug 2005 Est-il espèce plus honnie que celle de
l'entrepreneur? Traqué jusqu'à l'extinction en France, les uns lui
reprochent de s'enrichir en exploitant de pauvres salariés, d'autres
d'améliorer le bilan de son entreprise en licenciant des employés, de
délocaliser comme une brute sans âme, de voler ses clients à cause de ses
marges élevées... Partons à la recherche de cet animal bizarre, qui
n'est toujours là où l'on croit.
Pour effectuer ce petit
safari, nous allons commencer par recenser diverses espèces souvent
confondues avec les entrepreneurs sans pour autant appartenir à cette
variété. La confusion vient quelquefois d'un pelage similaire, mais plus
souvent parce que ceux qui les chassent entretiennent une confusion
volontaire pour mieux soutenir leurs théories, faisant passer les
entrepreneurs - une cible rare - pour d'autres créatures avec une
réputation plus mauvaises. Cet amalgame leur permet en effet de ne pas
rentrer bredouille de la chasse aux électeurs, en qualifiant
d'entrepreneurs tous ceux contre lesquels les gens peuvent avoir une
dent. Le cadre est sans doute l'individu le plus fréquemment
(mé)pris pour un entrepreneur. Il en est très loin. La notion de cadre
était encore, il y a peu, une espèce de pseudo-statut distribué à tous les
employés qui faisaient des heures supplémentaires pour ne pas avoir à les
payer. C'est ainsi que la plupart des informaticiens sont "cadres"...
Mais qu'est-ce qu'un cadre? Une vague définition pourrait être un
"employé impliqué avec des responsabilités envers d'autres employés".
Son équivalent à l'armée serait le caporal: homme du rang, mais donneur
d'ordres tout de même. La plupart des cadres se voient évidemment avec
des grades bien supérieurs, c'est pourquoi toute une hiérarchie floue
existe entre eux: cadres de direction, cadres opérationnels, etc., car
avec la distinction vient le prestige du titre. Un vrai cadre a des
responsabilités et de réels moyens, comme une équipe dont il a la charge.
Puisqu'il a des responsabilités, il doit aussi avoir une certaine marge
de manoeuvre; même s'il défère souvent à ses supérieurs au cours de
longues réunions, son travail est plus autonome qu'un employé habituel.
Ses performances réelles sont souvent difficiles à évaluer, d'où des
manoeuvres politiciennes à l'intérieur de l'entreprise pour gonfler ses
résultats et descendre ceux de ses concurrents. La lutte hiérarchique est
souvent féroce - une abondante littérature existe à ce sujet. Comme il
n'est qu'un salarié doté d'une certaine altitude hiérarchique, un cadre
n'est pas un entrepreneur. Horizon du cadre, l'administrateur
est au sommet de la pyramide hiérarchique de l'entreprise. Nommé à son
poste par ses collègues du Conseil d'Administration, son travail consiste
à définir les orientations stratégiques du paquebot dont il a la charge
collégiale, rendre compte aux investisseurs, et améliorer la gestion de
l'ensemble. C'est autant à cause de sa manie de restructurer (qui
provoque toujours de douloureuses remises en question) que des intemnités
indécentes qu'il touche parfois en quittant son poste qu'il est
unanimement détesté. Son salaire est décidé par un conseil dont il est
membre lui-même; les scandales de sa mauvaise gestion sont étalés dans la
presse d'autant plus facilement qu'il est à la tête d'une grande
entreprise et que ses errements ou ses fautes de jugement stratégique
peuvent jeter à la rue des milliers d'employés. Les administrateurs
forment une caste fermée où les admis sont peu nombreux et mystérieusement
choisis, ce qui n'améliore pas leur popularité. Même si on trouve
parfois, comme chez les cadres, quelques entrepreneurs, les deux groupes
ne se recouvrent absolument pas. Le travail de l'administrateur est,
comme son nom l'indique, administratif par essence. Réduire les coûts,
améliorer les procédures, se concentrer sur les activités les plus
rentables, rien que du banal. Il est au sommet de l'entreprise et n'a de
compte à rendre qu'aux actionnaires, mais reste encore en quelque sorte
un employé. Il faut donc chercher ailleurs. Si on se penche du côté des
actionnaires investisseurs, dont la forme la plus puissante fait
trembler même les administrateurs, peut-être trouve-t-on les entrepreneurs
tant recherchés? Pas vraiment. Les actionnaires représentent un troupeau
particulièrement disparate: il y a des individus, certains riches,
d'autres moins; des entreprises; des organismes financiers, banques ou
caisses de pension. Certains de ces acteurs viennent du bout du monde et
investissent dans l'entreprise par le biais de fonds institutionnels qui
regroupent les entreprises par des affinités sectorielles ou
géographiques. Il est probable que beaucoup d'actionnaires ne savent pas
ce que fait l'entreprise dont ils détiennent les parts, et rares sont
ceux qui connaissent les noms de ses dirigeants. Enfin, les actionnaires
forment un groupe frénétique: des milliers d'actions changent de main
chaque jour, rendant impossible le tracé du contour de cet
ensemble. Parce que les actionnaires ne sont que les détenteurs de
titres de propriété et les bénéficiaires des dividendes des entreprises,
ils ne sont évidemment pas des entrepreneurs. Si rien de tout cela ne
correspond à l'entrepreneur, où se cache-t-il donc? Eh bien, force est de
constater que, des steppes glacées du Groënland jusqu'aux conseils
d'administrations des plus grandes entreprises en passant par les
assemblées d'actionnaires-propriétaires, il n'y a souvent aucun
entrepreneur dans les parages. Un entrepreneur n'est pas quelqu'un de
riche, de puissant, d'autoritaire ou de dirigiste. Il peut, rarement,
être tout cela, mais ces qualificatifs n'ont rien à voir avec sa
condition et ces défauts sont le plus souvent l'apanage de tous ceux que
l'on confond avec lui. Un entrepreneur c'est quelqu'un qui a une
idée. Une idée pour un produit, un service, quelque chose susceptible
d'intéresser les autres. Ce n'est pas forcément quelque chose de nouveau
et de révolutionnaire; ce peut être une nouvelle façon de faire les
choses, à laquelle personne n'avait pensé auparavant. Et pour donner
corps à son idée, un entrepreneur va fonder une entreprise.
L'entrepreneur est donc cet individu incroyablement rare et précieux
dans une société parce qu'il ose risquer ce qu'il possède pour
donner corps à quelque chose de nouveau. Il est pour la libre-entreprise,
la simplicité, la fiabilité des services dont il dépend. Sans surprise, il
est plus souvent libéral que socialiste. Tous ceux qui fondent une
société ne sont pas des entrepreneurs, loin s'en faut. C'est un amalgame
que font bien des gens, soit pour s'accaparer du prestige, soit pour
projeter leur haine. Beaucoup de ces pseudo-entrepreneurs ne font que
répéter des idées inventées ailleurs et ne les améliorent guère. Chaque
salon de coiffure qui ouvre ses portes n'offre souvent rien de bien
révolutionnaire dans la façon de couper les cheveux. Cela peut paraître
dommage, mais c'est en fait une chance! Que des gens sans nouveau concept
particulier arrivent à vivre en fondant leur entreprise, c'est plus une
bénédiction qu'un défaut. Les véritables entrepreneurs sont vraiment
rares. Ils ont des motivations diverses; si beaucoup de fondateurs
d'entreprise espèrent la richesse ou l'indépendance, les entrepreneurs
envisagent parfois plus l'amélioration de la vie des gens ou la
concrétisation de leur idée. La notoriété et le pouvoir sont parfois au
bout du chemin; souvent, il n'y a que l'échec et la faillite - qui
n'est pas forcément perçue comme la fin du monde. A la racine de la
plupart des entreprises couronnées de succès, même fondées depuis des
décennies, il y a probablement eu un entrepreneur. Alors que leur société
croît et gagne en ampleur, il arrive qu'ils en perdent le contrôle et
laissent la place à de simples administrateurs, à moins qu'ils ne
prennent leur retraite ou ne se lancent dans une nouvelle aventure. Les
entrepreneurs ne sont pas les monstres pour lesquels tous les
anti-capitalistes tentent de les faire passer; au contraire, leur présence
est la source d'immenses progrès pour la société à laquelle ils
appartiennent. L'emploi croît dans leur sillage tout autant que la
prospérité de tous ceux à qui ils facilitent la vie par la mise en place
de leurs idées parfois révolutionnaires. Jeff Bezos, le fondateur
d'Amazon.com, ou les créateurs de Google, eBay, Paypal... en sont tous.
Leur rôle ne se limite pas à la "nouvelle économie"; ainsi, on peut
aussi compter dans leurs rangs Nicolas G. Hayek de Swatch ou Stelios
Haji-Ioannou, le fondateur d'EasyJet: tous ont trouvé et mis en oeuvre
des stratégies totalement nouvelles - créant des marchés entiers. Comme
ils créent de nouvelles habitudes de consommation et forcent leurs
concurrents à s'adapter, ils sont l'objet de beaucoup de haines. Mais
leur impact est globalement positif: imagine-t-on aujourd'hui le marché
du transport aérien sans les compagnies low-cost? Rien n'est
plus facile que de croire apercevoir un entrepreneur là où il n'y a
qu'un banal chef d'entreprise, un médiocre baron d'industrie, un
vulgaire énarque. Démasquer les imposteurs est d'autant plus naturel que
l'on sait ce qu'on cherche; le point de vue des uns et des autres sur le
statu-quo est un révélateur. Quelqu'un qui défend le corporatisme, le
protectionnisme, les contraintes légales sur ses concurrents... N'est pas
un entrepreneur. Et naturellement, ni les administrateurs de grands
groupes, ni les actionnaires, ni les simples cadres ne le sont non
plus. Autant l'avouer, nous ne sommes pas tous des entrepreneurs.
Chacun n'a pas au cours de sa vie une intuition géniale qui peut amener
au succès, à la notoriété et à la fortune; des gens qui ont des idées
aussi précieuses renoncent parfois à les concrétiser, ou n'en ont pas les
moyens. Il se peut aussi que le succès ne soit pas au rendez-vous, que
l'inventeur soit trop en avance sur son temps, que des échéances
personnelles le fassent renoncer, que le candidat se décourage en se
disant que le jeu n'en vaut pas la chandelle. Pourtant, quelques-uns
réussissent, et ils créent la richesse dans leur sillage - mieux, ils la
multiplient, tels des catalyseurs de l'énergie créatrice du
capitalisme. Pourtant, bien des gens ont une idée et sont des
entrepreneurs en herbe, mais renoncent. On ne sait que trop bien pourquoi:
ils préfèrent ne pas prendre de risques... Parce que le risque est trop
mal payé dans le pays où ils se trouvent. Les pays riches sont les pays
où il est possible d'entreprendre. Ceux-là draineront du monde entier
des entrepreneurs avides de donner corps à leurs rêves, prêts à traverser
la moitié du globe pour atteindre une terre où ils n'auront pas la
certitude du succès, mais au moins la possibilité de tenter leur
chance. Les autres pays sont condamnés à s'appauvrir et à être dominés.
Quel que soit leur patrimoine - un patrimoine construit à une époque où il
était possible d'entreprendre - ceux où les individus ne peuvent
se réaliser dans une entreprise sont devenus stériles. Les raisons sont
pléthoriques: législations trop contraignantes, coûts trop élevés,
protectionnisme, contrôle administratif... En fin de compte, peu importe,
le résultat est le même: la fuite des entrepreneurs. Les plus créatifs des
esprits de ces pays seront depuis longtemps allé chercher fortune
ailleurs, créant prospérité et emploi dans leur sillage, et ils ne
reviendront pas. Il ne s'agit pas de placer les entrepreneurs sur un
piédestal; mais les considérer comme quantité négligeable est à long terme
une erreur fatale. |