Pétrole contre
Nourriture le 21 Sep 2005 Il y a deux semaines, j'évoquais le scandale
Pétrole Contre Nourriture à l'occasion du reportage biaisé et partiel
qu'en faisait France-info. Depuis, un
article
du Wall Street Journal en donne un si bon résumé que je me permets d'en
traduire l'essentiel ici. Ce qui est remarquable, c'est que si un
scandale de cette ampleur avait eu lieu dans le secteur privé, les
responsables - dont le premier d'entre eux, Kofi Annan - auraient été
contraints et forcés de démissionner et croupiraient probablement déjà en
prison. Mais rien de tel pour l'ONU, dont le secrétaire général continue
à assurer la "réforme" en dépit des casseroles qu'il traîne derrière
lui. Les publics français et suisses, dressés par ses médias à
croire en l'ONU comme dans le Messie incarnant le "nouvel ordre
mondial", sont délibérément tenus à l'écart du déroulement du scandale
car il ternit et entache la noble vision laborieusement inculquée aux
masses. J'espère que ce petit résumé permettra de lever un peu le voile
sur les tenants et aboutissants de l'organisation supra-nationale.
Venons-en au texte...
L'affaire Pétrole contre Nourriture ne se
rapporte pas à des incidents isolés, des infractions réelles ou
imaginaires survenant au cours des sept dans d'efforts pour maintenir des
sanctions sur l'Irak, gérer ses exportations de pétrole et nourrir sa
population. L'affaire Pétrole contre Nourriture est emblématique des
Nations Unies. Et notre conclusion de la lecture des 847 pages du rapport
est que les Nations Unies sont le scandale Pétrole contre
Nourriture. Commençons par écarter les éléments sur lesquels le scandale
ne porte pas, ou en tous cas pas fondamentalement. L'affaire ne concerne
pas directement les méthodes commerciales douteuses de la société
d'inspection suisse Cotecna, qui obtint d'une façon inconvenante un
contrat pour la supervision de l'accord Pétrole contre Nourriture portant
sur des millions de dollars alors qu'elle employait bien opportunément
Kojo Annan, le fils du Secrétaire Général - bien que ce détail en dise
long sur le népotisme typique qui imprègne les attributions de contrats
par l'ONU. Le scandale ne porte pas non plus sur l'honnêteté personnelle
de Kofi Annan, bien qu'elle ait été mise en question par les preuves
selon lesquelles il était au courant et tenta d'influencer la candidature
de Cotecna.(...) Question intéressante: pourquoi M. Annan choisit-il de
ne voir aucun mal dans la violation des sanctions par l'Irak et décida
encore moins de les dénoncer du haut de sa chaire? Il n'hésita pourtant
pas à s'exprimer par ailleurs pour décréter que la guerre contre l'Irak
était "illégale". Selon nous, le Secrétariat général de l'ONU estimait
dans son ensemble que le régime des sanctions était immoral et que Saddam
était en droit de le violer. Quelles que soient ses motivations, le
Secrétariat disposait de plus d'un partenaire serviable dans le comité
661, pour des raisons facilement compréhensibles. L'Irak contractait
régulièrement des engagements auprès de ceux des membres du Conseil de
Sécurité qui avaient des affinités avec les intérêts du régime. Les
compagnies russes, par exemple, obtinrent pour 19 milliards de dollars
dans des transactions pétrolières avec l'Irak. Des sociétés française
vendirent à Saddam pour 3 milliards de dollars d'aide humanitaire (dont
la plupart, note le rapport, fut détourné au bénéfice des forces armées
irakiennes.) Ce n'est pas une coïncidence que la France et la Russie,
autant que la Chine (qui faisait de son côté d'autres affaires
florissantes avec Saddam) aient autant minimisé les allégations de
corruption et combattu pour que le régime des sanctions soit allégé. Seuls
les Etats-Unis et la Grande-Bretagne firent des efforts pour surveiller
des fraudes portant sur le programme Pétrole contre Nourriture, bien que
cette surveillance soit peu fructueuse avant que l'Administration Bush ne
prenne ses quartiers. Nous pouvons aussi noter que les Etats-Unis furent
eux-même coupables d'avoir regardé ailleurs lorsque l'Irak fit passer du
pétrole de contrebande à travers ses alliés, Jordanie et Turquie.
C'est ainsi qu'émergea la plus vaste fraude de l'histoire. Les
articles de presse rapportent souvent la taille globale du contrat Pétrole
contre Nourriture à 60 milliards de dollars, mais le rapport Volckner
démontre sans ambiguité que les chiffres réels dépassent les 100 milliards
de dollars. De cette somme, Saddam détourna 10.2 milliards de dollars pour
des transactions illicites. Mais le point crucial est qu'il a surtout été
capable de diriger dix fois cette somme vers une clientèle préférentielle
au service de ses objectifs politiques. Rien de tout cela n'est arrivé
par accident. Le rapport Volckner regorge d'exemples illustrant
l'incompétence de la surveillance de l'ONU et d'anecdotes sur les
querelles entre membres du Conseil de Sécurité. Mais le principe essentiel
qui sous-tend le scandale, c'est que ce sont les puissances occidentales,
et non Saddam Hussein, qui souhaitaient le programme Pétrole contre
Nourriture. Ces pays le voulaient à pratiquement n'importe quel prix,
parce que le programme donnait l'apparence d'une politique sérieuse là
où il n'y en avait aucune - un changement de régime étant exclu. C'est
par convenance politique que les Etats-Unis et le Royaume-Uni en sont
arrivés à tolérer cet accord chimérique, et le reste du Conseil de
Sécurité à festoyer sur ce dernier en profitant des innombrables
opportunités de corruption que permettaient le programme par sa nature
même. Galerie des miroirs où toutes les manigances étaient permises, les
Nations-Unis prouvèrent leur utilité même aux yeux de Saddam Hussein.
Pourtant, aujourd'hui encore on nous raconte que Pétrole contre
Nourriture permis "au moins" de nourrir le peuple irakien à deux doigts
de la famine, et qu'à ce titre c'est un succès à porter au crédit de
l'ONU. Mensonge. Pétrole contre Nourriture a au contraire offert une
bouée de sauvetage financière et politique à un régime qui affamait sa
propre population. Le programme était moins de la corruption au sein de
l'ONU que l'exploitation de la nature même de l'organisation.
Désormais, Monsieur Annan veut utiliser ce rapport pour soutenir ses
propositions de "réforme". Il n'y a guère qu'à l'ONU qu'il est
possible d'oser essayer de s'en sortir si facilement. |