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 Pèlerinage  le 10 Jan 2006
Il y a deux jours survenait l'anniversaire des dix ans de la disparition de François Mitterrand. Dix ans que le Leader Maximo de la gauche française est mort. Quel héritage a-t-il laissé? Il est difficile d'en parler à quelqu'un qui n'a pas vécu en France à cette époque - et dont la perception se limite à l'hagiographie débitée en continu par les chaînes françaises.

En 1981, la France était une grande puissance, un pays riche. Un gouvernement à peu près pris au sérieux à l'étranger, une économie qui comptait, un peuple avec zeste d'optimisme, qui pouvait trouver du boulot et acquérir son logement simplement parce que les prix étaient abordables et que les salaires amenaient un réel pouvoir d'achat. Il n'y avait plus de bidonvilles, les SDF s'appelaient encore des clochards (et ils étaient fort rares). Pour reprendre un terme tellement à la mode chez les élus de tous poils, la France rayonnait. Certes, la lumière de l'astre avait fortement pâli avec le septennat précédent, moins à cause des deux chocs pétroliers que des mesures de "relance" qu'ils permirent de justifier; Valéry Giscard d'Estaing avait déjà instauré les bases de sa vision social-démocrate et fut surpris et humilié que le peuple français choisisse une vraie politique de gauche à la médiocre imitation qu'il mettait en place. Après sa gifle électorale, il s'en alla donc en direct pour faire pleurer les gens dans les chaumières, qui ne pleurèrent pas.

Ah, les années Mitterrand! Tout à tour chef de clan, parrain, empereur romain, le politicien qui s'était fait limer les dents pour paraître moins carnassier à l'image savait gérer la sienne comme personne. Décoré de la francisque par le gouvernement de Vichy, il devint ministre à la Libération. Adversaire acharné de la constitution de 1958, il s'en accommoda parfaitement une fois président: le pouvoir n'est contestable que dans les mains de quelqu'un d'autre... Avec son accession au trône, la France allait enfin redevenir une monarchie.

C'était les années 80 et leur folie, une période où la France pouvait tout tenter parce qu'elle était riche et qu'elle "pouvait bien se le permettre". Les socialo-communistes au pouvoir purent mettre en place leur programme. Il y eut une immense vague de nationalisation (46 grands groupes dont 36 banques), une politique de relance par la dépense qui dilapida rapidement les maigres économies de l'Etat français - et dont on aperçut, un peu tard, qu'elle se traduisit seulement par une augmentation des importations pour un montant équivalent. Les réserves épuisées, il fut temps de creuser les dettes! Selon la vulgate keynésienne, chaque franc dépensé reviendrait au décuple, comme une nouvelle parabole d'un Jésus économique. Mais les pains tardaient à se multiplier et les dettes s'accumulaient. Qu'à cela ne tienne, une bonne dévaluation monétaire associée à une inflation galopante permettrait de réduire la charge des emprunts. Et au passage de faire fondre l'épargne de tous les Français, mais quelle importance? Il fallait con-som-mer! De toutes façons, ceux qui perdraient le plus seraient les sales bourgeois ennemis de classe, c'était d'une pierre deux coups!

Alors, le franc dévalua, le 4 Octobre 1981. Puis le 12 Juin de l'année suivante. Puis encore le 21 Mars 1983. Et encore en avril 1986 - quatre dévaluations de la monnaie française! Le dollar passa un moment à dix francs, alimentant les spéculations. Quelques Français réalisèrent, au cours d'un voyage à l'étranger sans doute, que leur monnaie ne valait plus rien.

En France, il y avait le contrôle des prix, l'augmentation des salaires indexée sur l'inflation, une succession de "politiques de rigueur" alternant avec des "politiques de relance" qui fit augmenter le nombre de chômeurs d'un million entre 1980 et 1987. Ah, les années Mitterrand! Une décennie et demie de fête extatique. C'était l'époque joyeuse des trafics d'armes en Angola, les dessous de tables du conflit Iran-Irak, la tornade Tapie, des scandales financiers sans nombre... le jeu de Cour avec ses courtisans, ses favoris, et les exclus des cercles du pouvoir. Les copains se retrouvaient à la tête des innombrables régies d'Etat ou dans les postes clef des médias, pour y creuser leur trou et placer leurs complices pour les vingt années suivantes. On commença à "expérimenter" de nouvelles méthodes éducatives pour réformer la société par sa tranche la plus malléable, les enfants, associées au monopole d'Etat de l'Education nationale. En bon monarque absolu, le Roi-Soleil pouvait tout se permettre, comme faire dynamiter le Rainbow Warrior dans les eaux territoriales néo-zélandaises en 1985 ou mettre sur écoute téléphonique n'importe quel individu qui avait l'heur de lui déplaire. Libertin, le Président usa de son pouvoir pour cacher autant que possible l'existence de sa fille Mazarine Pingeot née hors mariage (laquelle semble peu lui en vouloir aujourd'hui) et consultait la voyante Elizabeth Teissier pour prendre ses décisions...

Les élections législatives de 1986 forcèrent une cohabitation entre le Président Mitterrand et le Premier Ministre Jacques Chirac, qui se révéla finalement moins pénible que prévu à cause de la proximité de vue des deux hommes. Mais la réélection du président en 1988 permis de repartir de plus belle. Posant avec son béret sur un fond de village embrumé, le slogan de sa campagne faisait mouche: "La force tranquille". Quelle force! Quelle tranquillité! Entre le pèlerinage annuel à la roche de Solutré avec fidèles et journalistes en passant par des répliques du cynisme le plus total, le vieux roi - déjà dévoré par un cancer, et il le savait - avait tout pour plaire à un peuple de plus en plus avide d'échapper à son quotidien. Il était le tonton de tous les Français.

La population avait toujours été éprise de ce royalisme dont la Révolution l'avait privé. Avec Mitterrand, elle le retrouvait.

Mais alors que les années passaient, comme par une sorte de lassitude, l'ère Mitterrand semblait en bout de course. Il y avait bien encore quelques copains à placer à coup de piston (Roger Hanin, un beau-frère soudain devenu commissaire dans Navarro, ou Gérard Carreyrou comme "directeur de l'information" de TF1) mais le coeur n'y était plus. Le référendum de Maastricht instaurant l'Euro ne fut accepté que du bout des lèvres et après moult menaces. Le scandale du sang contaminé - des milliers d'hémophiles infectés par le SIDA simplement parce que l'Etat avait souhaité attendre pour disposer d'un test de dépistage français - entachait le pouvoir. Les chômeurs étaient 3,3 millions en 1993, il devenait urgent de réformer la méthode statistique utilisée pour les compter! Et la droite, revenue au gouvernement au travers d'une nouvelle cohabitation avec Edouard Balladur, privatisait et assainissait ce qu'elle pouvait, détricotant le merveilleux étatisme si cher aux collectivistes. Le président, asséché, malade, apparaissait de moins en moins en public et semblait se momifier vivant. Il est vrai que la population était tenue au secret de la tumeur qui le rongeait, alors même que le chef de l'Etat reçut parfois des homologues étrangers dans sa chambre personnelle, sans avoir la force de quitter son propre lit.

En 1995, l'ambitieux Jacques Chirac accéda enfin au poste suprême si longtemps convoité. François Mitterrand, le président français le plus longtemps en exercice, mourut le 8 janvier 1996 de son cancer de la prostate. La France avait la gueule de bois: en quinze ans, le déclin fut colossal. L'économie française n'était plus que l'ombre d'elle-même dans le marché mondial, la France étant descendue dans tous les classements internationaux (sauf celui de l'endettement.) Sur le plan politique, le pays gardait une forte influence dans ses anciennes colonies mais son paternalisme et ses prises de position en faveur des régimes dictatoriaux faisaient des vagues. Les chômeurs étaient devenus légions, secondés par une immense population d'assistés nourrie au RMI et aux allocations familiales. La vanité gouvernementale se confrontant au déclin du pays, il fallait trouver des solutions au moins sur le plan du vocabulaire; ainsi le ministre Hubert Védrine, qui passe à la postérité pour avoir traité les Etats-Unis "d'hyperpuissance", n'a guère inventé ce terme que pour continuer à qualifier la France de "superpuissance" dans ce nouveau contexte... Oui, l'Etat français est aussi vain que cela.

Dix ans après sa mort, le prestige du dernier Roi de France reste inégalé au sein de la gauche. Mitterrand est celui qui a uni les partis disparates en une force politique décisive et qui a usé et abusé du pouvoir pendant tout le temps qu'il a pu l'exercer. Quel modèle! Dans ces conditions, il est normal que la foule des ténors socialistes se presse au cimetière devant les caméras, l'envie dans le regard, chacun cherchant à s'arroger le souvenir du vieux président pour se positionner aux prochaines élections présidentielles: Mitterrand est leur exemple, leur guide, un souvenir vivace. Aucun n'a son habileté et son charisme, et il faudra plus que l'invocation de ce monstre sacré de la politique française pour redonner souffle au Parti Socialiste. Chacun de ceux qui se prétendent ses dauphins espère en secret devenir un nouveau François Mitterrand sans en avoir la carrure; la France de 2006, descendue de plusieurs étages dans la richesse des nations, ne pourrait de toutes façons plus se le permettre.

 

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