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 L'information en danger?  le 26 Jun 2006
A en croire diverses émanations issues du corps professionnel des journalistes, l'information objective serait en danger. C'est peut-être vrai, mais certainement pas pour les raisons avancées par ces derniers.

Dernièrement, un collectif de journalistes pompeusement baptisé l'information en danger a mis en ligne une revue humoristique modérément amusante, baptisée Le Produit. Le court magazine est rempli de publi-reportages et de références à des annonceurs, cherchant à dénoncer la "marchandisation" de la presse. Le Produit est en effet noyauté par de la publicité pour des voyages, des voitures ou des services, et se veut un exemple de ce vers quoi la presse écrite pourrait dégénérer si la tendance actuelle se poursuit.

L'appel à l'aide risque malheureusement de résonner dans le vide, faute d'interlocuteur. A qui s'adressent les journalistes qui ont composé Le Produit? Leurs lecteurs? Mais ceux-ci ne pourraient être blâmés pour quoi que ce soit, puisqu'ils sont déjà les précieux clients qu'il s'agit de préserver. Les autres membres du public? S'ils ne lisent pas les journaux, l'appel au secours les laissera probablement froid. Les rédactions des journalistes? Celles-ci aimeraient bien se passer des moyens fournis par les annonceurs si seulement elles avaient le choix. La viabilité économique de leur publication s'en trouverait menacée. Ce n'est pas par plaisir que les rédactions ouvrent leurs pages à la publicité. Quant à un appel à l'Etat, solution habituelle que mettent en place des gens sans imagination pour résoudre leurs problèmes avec l'argent des autres, il ne cadre pas tellement avec le procédé utilisé pour attirer l'attention. Pour une fois!

Le journalisme est une profession en crise. En France, le tirage des publications de presse traditionnelles est en baisse régulière depuis des décennies. Récemment, les progrès technologique de l'imprimerie ont permis une baisse des coûts qui a rendue viable l'arrivée de journaux gratuits, entièrement financée par la publicité tant décriée par la profession, et qui ne font souvent que répéter les dépêches brutes des agences. A cela s'ajoutent toujours plus de canaux parallèles d'information qui mettent à mal le modèle économique traditionnel de la branche: la notification par SMS, l'explosion de l'information en ligne, la multiplication des canaux télévisés, les blogs, et ainsi de suite.

Face à cette évolution, Le Produit n'est qu'un appel au secours corporatif comme un autre, la vaine matérialisation de l'espoir d'empêcher une remise en question nécessaire. Pourquoi les journalistes devraient-ils être dispensés de suivre l'évolution du monde et de s'adapter?

Il y a peu de branches professionnelles avec une aussi haute opinion d'elle-même que les membres de la presse. Ceux-ci accordent en conséquence une haute valeur à leur travail, affirmant qu'ils agissent comme une interface "nécessaire" entre les abruptes dépêches des agences et la naïveté du public. Ils clament évidemment que chaque article, soigneusement rédigé et mis en forme par un professionnel, est une réelle oeuvre d'art à grande valeur ajoutée: tournures de phrases, enquêtes, collecte de témoignages, mise en contexte nécessaire...

La réalité est toute autre. Le public, décidément ignare, n'apprécie pas ce travail à la juste valeur (selon son estimation par les journalistes.) Le succès des journaux gratuits, qui livrent l'information brute des agences, ou des blogs, où les commentaires et les éditoriaux sont l'oeuvre de bénévoles formés sur le tas, montrent que les gens se passent volontiers de l'intervention des professionnels. En tous cas, ce lectorat émergent montre qu'une grande partie du grand public ne confère aucune valeur au travail des journalistes. Douloureuse révélation!

Un reporter compétent, qui livre de véritables enquêtes sur le terrain, suit des pistes et ramène des affaires au grand jour, garde évidemment une place de choix dans le cycle de l'information: il en est la source. Mais peut-on clamer que tous les autres, du pigiste à l'éditorialiste et ses analyses convenues, sont aussi indispensables?

Inquiètes et sans vision à long terme, les sociétés adoptent souvent des stratégies défensives lorsqu'elles sont confrontées à des difficultés. Elles refusent de se réformer et gèrent donc leur déchéance petit à petit. Ainsi, face à l'érosion du lectorat, les rédactions ne remettent pas en cause les fondamentaux de leur modèle mais se contentent de l'aménager un peu. De cette façon, une part d'influence toujours plus grande est laissée aux annonceurs dont le budget publicitaire vient suppléer à une audience déficiente.

Evidemment, lorsque les dernières publications ne seront plus que des prospectus publicitaires, il sera trop tard pour se poser des questions. Pourtant, esquiver le débat de fond en se contentant de stigmatiser les dérives actuelles - qui sont infligées à la presse écrite pour permettre sa survie, rappelons-le - ne fera que hâter l'effondrement du secteur. Pourquoi aucune page du Produit ne pose la question de la désaffection du public pour la presse écrite? Les journalistes seraient-ils donc, comme ils le clament, les victimes unilatérales d'une société qui ne parvient pas à apprécier leur talent?

La presse française va mal, mais la presse ne va pas mal de façon uniforme dans le monde entier. La déliquescence de la presse écrite n'est donc pas inscrite dans un destin inéluctable.

Selon moi, changer l'orientation politique de gauche serait un premier pas.

Alors que le temps passe, les annonceurs insèrent leurs réclames près des articles au point de les rendre pratiquement indiscernables des reportages; à cela, je peux rétorquer que cela fait au moins aussi longtemps que les journalistes orientent leurs articles au point de les rentre pratiquement indiscernables de la propagande politique. La seule différence vient de ce que les annonceurs payent pour ce service alors que les journalistes engagés le fournissent gratuitement. Et au final, les deux manoeuvres rendent le tout aussi indigeste.

La désaffection du lectorat traditionnel de la presse écrite et l'engouement public pour les nouvelles technologies pourrait moins être une question de médium que de contenu. En Suisse, le magazine Bilan en a fait la brillante démonstration: à contre-courant de la pensée unique, la ligne éditoriale du bimensuel est clairement libérale; et le nombre de ses abonnés ne cesse de progresser. A côté de cela, le peloton des publications suisses se remarque par son homogénéité idéologique et l'aveuglement qui en découle.

Osons l'affirmer, les publications non gauchistes ont un bel avenir devant elles. Ce n'est pas que des journalistes orientés différemment ou réellement apolitiques soient plus talentueux que les autres, mais simplement qu'ils s'adresseraient à une frange du public complètement délaissée. Une multitude de publications s'entasse sur le créneau étroit qui va du socialiste citadin au social-démocrate bourgeois. Hors de cet espace sur-sollicité, c'est le désert. Voilà ce qui arrive quand chacun essaye de copier son voisin plutôt que d'aller à la rencontre du public.

Si davantage de rédactions tentaient d'avoir une ligne moins marxisante et odieusement anti-américaines, elles retrouveraient peut-être des lecteurs car il y a une demande; mais peut-être la situation n'est-elle pas encore assez critique pour justifier une remise en question aussi fondamentale. Alors, un comité de journalistes tire à boulets rouges sur les annonceurs publicitaires, dans la droite ligne de ceux qui mordent la main qui les nourrit; une amusante diversion qui permet de se donner bonne conscience anti-capitaliste et d'éviter de s'interroger sur la désaffection des lecteurs, celle-la même qui rend cette publicité honnie de plus en plus indispensable.

La crise approche mais le vrai débat n'a pas encore commencé. Peut-être n'aura-t-il même pas lieu. Cela n'empêchera pas la terre de tourner: si les journalistes ne parviennent pas à remettre leurs méthodes en question, ils seront remplacés. Il faudra encore du temps avant que cette implacable vérité fasse son chemin dans la profession.
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