Le Meilleur Des Mondes

 


 
Navigation

Accueil

Nouvelles du Site

Politique

 

Blog

Wargames

Recherche

 
PostsFil RSS 2.0

Page de garde

Archive 2017

Archive 2010

 
Compte Utilisateur

Vous n'êtes pas connecté.
  Connexion
  S'inscrire
  Compte oublié?

 
Langue

  français seulement

 

 

    

 Equilibre instable  le 09 Feb 2007
Sur son blog, Ludovic Monnerat a un petit coup de blues, bien compréhensible et comme toujours exprimé avec grand talent, sur la médiocrité annoncée de notre siècle.

J'ai particulièrement apprécié ce paragraphe:

Ce n'est pas ce que j'avais imaginé, voici maintenant fort longtemps, lorsque je tentais de deviner l'avenir dans les livres de science-fiction et dans les revues scientifiques. Les défis de l'humanité ne sont pas l'emploi de Jupiter et de Saturne comme réservoir à carburant ou le terraformage de Mars et de Vénus, mais consistent – entre autres – à empêcher un illuminé annonçant le retour de l'imam caché d'atomiser le Moyen-Orient et à éviter le sacrifice du développement humain sur l'autel de la nature immaculée. Au lieu de grands espaces à découvrir et à cultiver, il s'agit encore et toujours de lutter contre la folie, la bêtise, la jalousie, la haine, sans même parler de la faim ou de la soif.

Pourquoi cette médiocrité de notre époque? Comment se fait-il que nous soyons allés si loin, mais que nous donnions si fortement l'impression d'être au bord du gouffre?

Aujourd'hui, n'importe quel ex-adolescent habitué aux récits de science-fiction doit trouver la réalité quelque peu décevante. Stanley Kubrick nous annonçait en 1968 une expédition à destination de Jupiter pour 2001, dans un monde où existaient depuis longtemps des stations orbitales hôtelières, et où une base scientifique lunaire permanente n'étonnait personne. Le film était moins un récit d'aventure sur la base d'un ordinateur devenu fou qu'un documentaire touristique sur un monde qui était, pensait-on, à portée de main; d'où le complément à son titre, "l'Odyssée de l'espace".

Voilà pourquoi le film montrait tant de ces détails témoignant de la vie telle qu'elle serait certainement vécue en ce début de troisième millénaire: la banalité des voyages au-dessus de l'atmosphère, les dix points à respecter (absolument!) avant d'utiliser des toilettes en gravité zéro, et Jupiter comme nouvelle frontière de l'aventure humaine. Si tant le réalisateur qu'Artur C. Clarke admettaient que l'expédition vers la planète géante était peut-être prématuré, le reste leur apparaissait tout à fait vraisemblable.

En vieillissant, ce film s'est teinté d'une note désuète, à l'instar de beaucoup d'autres. L'anticipation est une forme de projection de l'humanité dans l'avenir, mais elle ne peut évidemment pas intégrer les points de rupture. Quels auteurs auraient pensé il y a vingt ans à l'incroyable percée dans nos vies, non de l'informatique, mais du réseau? Du téléphone portable aux recherches sur Internet, jamais la communication n'a été aussi facile. La génétique a révolutionné les enquêtes criminelles. La traçabilité des actes d'un être humain est immense. Entre les caméras de surveillance et les relevés bancaires, on peut tout savoir de quelqu'un. D'ailleurs, êtes-vous sûr qu'aucun programme n'enregistre à votre insu ce que vous tapez sur votre ordinateur?

Les auteurs de science-fiction ne sont malheureusement pas des surhommes. Fascinés par les évolutions techniques du monde, ils tendent à extrapoler plus que de raison. Le futur lointain devient futur proche; les travaux thérapeutiques d'un laboratoire de recherche sur une grappe de cellules deviennent un clonage humain à grande échelle; l'amélioration continue des performances des microprocesseurs amène une génération d'ordinateurs pensants, souvent animés de faiblesses très humaines.

Reste l'humain justement, le parent pauvre. Oh, il y a bien des tentatives pour en faire quelque chose: ici des radiations, là des mutations, qui "augmentent" un peu notre médiocre Homo Sapiens Sapiens pour lui donner quelques capacités plus spectaculaires. Mais l'humain normal ne fait pas rêver. Certaines visions s'accommodent parfaitement de sa disparition, ou de la réduction de l'humanité à quelques survivants éparpillés. Il faut en garder quelques-uns pour que le lecteur s'identifie, mais le strict minimum.

Voilà pour la littérature. Mais quel rapport entre un courant littéraire et la médiocrité ambiante où une bonne partie de l'humanité lutte par simple jalousie pour détruire la civilisation? Une simple affaire d'ontologie humaine: le moteur de l'évolution reste l'être humain, et le message que constitue la civilisation. Les auteurs de science-fiction ramènent le futur lointain au futur proche simplement parce qu'ils oublient qu'à chaque génération, tout est à recommencer.

Comme l'expliquait Henri Laborit, le message culturel a supplanté le message génétique. L'éducation d'un enfant est bien plus importante que les gènes qu'il a reçu de ses parents. La civilisation est donc certes un ensemble de valeurs, mais ces valeurs doivent être transmises, enrichies du travail de chaque génération. Sans ce message, l'homme n'est rien de plus qu'une bête, un potentiel gâché. Rousseau a piégé des hordes d'intellectuels dans son mythe du Bon Sauvage, laissant croire que la civilisation et la politesse étaient là, quelque part, enkystées dans la nature humaine génétique. Erreur: ce sont des constructions intellectuelles. Elles peuvent être apprises, mais leur découverte a pris des siècles - du moins, pour ceux qui y sont parvenus.

Il est triste de le réaliser, mais la civilisation n'est pas donnée. Elle ne le sera sans doute jamais. Vivant au milieu d'un ensemble sécurisant et stable, il est facile de tomber dans l'illusion selon laquelle notre environnement serait acquis. C'est un piège. Ceux qui la minent pour y bâtir un ordre, ou un désordre, plus conforme à leurs valeurs, le savent bien. L'édifice est en équilibre, constamment régénéré à tous les niveaux par le renouvellement de la population. Il n'est pas besoin de le détruire dans son intégralité pour le faire tomber, simplement jouer de quelques faiblesses dans la structure.

Il incombe à ceux qui ont à coeur de défendre la société dans laquelle ils vivent de comprendre ses fondations pour mieux les préserver. Mais il est vrai, réaliser que nous sommes finalement toujours si proches de la sauvagerie primitive a quelque chose de décourageant.
[3 commentaires]

 

Contenu sous copyright(©) [Lire] [Plan du site] [Accueil]
. : : s t e p h a n e . i n f o : : .
   "Mieux vaut étendre le jeu que restreindre les joueurs." -- Eric Wujcik