L'avion sans ailes le 06 Apr 2007 Mardi 3 avril, le TGV français vient de battre un nouveau
record de vitesse, à près de 575 km/h. Cocorico! Toutefois, si ce nouveau
record médiatique tombe à point nommé pour la négociation de contrats
commerciaux pour le train français, il soulève aussi certaines questions
sur la notion de train à grande vitesse en général.
Le 3 avril
donc, une trame de TGV lourdement modifiée a atteint les 574.7 km/h sur
rail, un nouveau record du monde. Le précédent, lui aussi détenu par le
TGV, était de 515.3 km/h et remontait à dix-sept ans, au 18 mai 1990.
L'information a été promptement relayée par les médias mais certains ont
omis de préciser que le TGV détient le record de vitesse sur rails
- une subtilité qui permet au TGV de décrocher des lauriers malgré un
concept technologique qui a atteint ses limites. Depuis 2003, le record
mondial absolu de vitesse pour un train est détenu par le Maglev, le
prototype japonais à sustentation magnétique. Il a roulé à 581.2
km/h. Si l'exploit technique mérite d'être salué, il faut tout de même
relativiser sur plusieurs plans la portée de cet accomplissement. On s'en
doute, le transport de passagers à plus de 500 km/h n'est pas pour
demain. Non seulement la rame a été réduite, mais il a aussi fallu
renforcer le ballast et le caténaire. La pointe de vitesse n'a été
atteinte que sur une maigre distance de la ligne Strasbourg-Paris, le
tracé ne permettant pas de telles vitesses sur son ensemble. Cette
tentative n'était pas sans risques. A 500 km/h, la rame est lancée à la
moitié de la vitesse d'une balle de fusil. Cela signifie également que
tout obstacle rencontré à cette vitesse frappe le train avec la même
puissance qu'un projectile d'arme à feu, pour peu qu'il pèse au moins
le double d'une balle - et que dire lorsqu'il est parfois des centaines
de fois plus lourd... Un lapin ou un oiseau traversant malencontreusement
la voie lors du passage du train n'aurait pas été sans conséquences. La
hausse des vitesses d'exploitation ferroviaires ne va pas sans poser de
sérieux problèmes de sécurité. Ensuite, la puissance de la rame de ce
TGV, spécialement construite par Alstom et dénommée V150, est deux fois
supérieure à celle d'un TGV normal. Ce qui nous amène à considérer un
aspect largement laissé de côté dans l'équation: la pollution, ou encore
le rendement énergétique du train. Chaque déplacement implique une forme
d'effort. Il y a plusieurs façons de le considérer: selon sa dépense
énergétique ou sa pollution, par exemple. Les deux se ramènent à un calcul
économique simple selon le prix de l'énergie ou l'impact sur
l'environnement. La SNCF n'a pas communiqué sur la consommation
électrique de la rame lors de sa tentative, mais on peut imaginer qu'elle
a été énorme. Cela amène quelques comparaisons intéressantes avec
l'aviation civile - la concurrence en ligne de mire des trains à grande
vitesse. Dans l'aviation commerciale, les avions de ligne montent à une
altitude de croisière, à une dizaine de kilomètres de haut, pour profiter
d'une densité de l'air plus faible. L'air raréfié offre moins de
résistance au déplacement de l'avion, et permet d'économiser du
carburant. Cela minimise tant le prix du déplacement que son impact en
termes de pollution. Il faut noter que cette altitude est atteinte même
pour des trajets relativement courts, comme des vols intra-européens
d'une heure ou moins. La prise de hauteur est rapidement rentable en
aéronautique, malgré l'investissement énergétique qu'elle représente: en
effet, amener un avion à dix kilomètres de hauteur ne se fait pas sans une
certaine consommation de kérosène. Or, si un avion commercial se déplace
environ à 800-900 km/h - voire moins pour des avions à hélices - nous
approchons des zones de vitesse atteintes par le TGV lorsqu'il a battu
son record de vitesse. Son record de vitesse au niveau du sol. Ou
encore: son niveau de vitesse à l'altidude à laquelle la pression
atmosphérique, donc la résistance de l'air au mouvement, est la plus
forte. Si les articles de presse sur le TGV ont été abondamment
illustrés par des photos superbes, on a rarement vu l'arrière de la rame.
Les quelques vidéos évoquées lors des journaux télévisés du monde entier
ont montré une facette moins propre du record: on y voit une rame de TGV
hurlant sur des rails, dont la partie postérieure nage dans un nuage de
poussière. C'est une illustration très visuelle de la façon dont la
résistance de l'air perturbe l'avancée du train, le souffle de son
avance arrachant des particules à la terre du talus. La rame V150 n'est
pas destinée à une exploitation commerciale, mais pas que pour des raisons
d'infrastructure. Je n'ai pas les compétences suffisantes en sciences
physiques pour en faire la démonstration, mais il n'est pas impossible de
penser que le transport de passagers à 500 km/h au niveau du sol n'est
pas intéressant sur le simple plan énergétique. Ce n'est pas parce que
les passagers oublient la consommation électrique des trains qu'ils
empruntent que celle-ci est gratuite pour autant. Evidemment, si on ajoute
en plus les questions d'infrastructure, un train, dont chaque mètre de
voie à grande vitesse doit être soigneusement aménagé, ne peut se comparer
à un avion, qui n'a besoin que d'une piste au départ et une autre à
l'arrivée. Le train n'est pas dénué d'avantages face au transport
aérien; il permet de relier directement les centre-villes et s'avère plus
pratique pour les phases d'embarquement et de débarquement. Mais il est
singulier de constater que la SNCF communique sur le thème de la vitesse
pure, un segment sur lequel elle n'est pas forcément à son avantage. [2 commentaires] |