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 Le cas Fox News  le 18 Sep 2004
Un lecteur m'a écrit à propos d'un de mes tous premiers posts, celui où j'évoque la citation d'Aldous Huxley qui a servi à baptiser ce blog. Dans sa lettre, il évoque:

"L'Etat, les écoles, les chaines de télévision (pas toutes) et tout le reste nous donnent de moins en moins d'information, donc nous avons moins de choix et ces choix réduits nous paraissent normaux... Une sorte de spirale."

Cette théorie de la spirale est intéressante, car elle décrit la façon dont la propagande fonctionne en tant que système. Les préoccupations qui agitent les penseurs autour des médias s'orientent davantage vers la profusion de l'information - perçue comme un effet négatif - que vers sa qualité. Pourquoi s'inquiètent-ils autant de la profusion et si peu de la qualité? C'est que les deux termes ont une signification particulière dans leur vocabulaire.

Ce que les intellectuels (naturellement engagés, prenant fait et cause pour le socialisme) dénigrent en parlant de profusion d'information, c'est l'information incontrôlée. Il faut voir dans ce qu'ils appelle l'information de qualité une information convenablement éditée, commentée, mise en forme, avec les bons enseignements qu'il faut en tirer, les conclusions amenées sur leur tapis rouge. Cette obsession de l'analyse est typique d'une caste d'intellectuels qui justifie son existence: c'est leur rôle de déduire et de commenter l'information brute, jamais, ô grand jamais, celui de l'auditeur. Tout au plus peut-on l'amener en lui tenant la main le long du chemin prévu pour lui, afin qu'il fasse le dernier petit pas.

Cette explication permet aisément de comprendre pourquoi "qualité" et volume s'excluent mutuellement. La mise en forme, que d'autres appelleraient manipulation ou désinformation, requiert temps et attention. C'est donc incompatible avec une information immédiate et disponible à travers de multiples sources non contrôlées. Ces dernières se contentent d'ailleurs le plus souvent de recopier les dépêches des agences.

Pour que le système fonctionne correctement, il faut neutraliser toute nouvelle source crédible qui ne participe pas de la même "ligne éditoriale". Lorsqu'un challenger apparaît dans une chasse gardée comme la presse écrite ou la télévision, la réaction est immédiate et totale. L'objectif de cette réaction n'est pas tant de couper l'accès du nouveau venu aux auditeurs que de le décrédibiliser complètement à leurs yeux, de l'isoler et de le tourner en ridicule afin de réduire et de marginaliser son audience.

Le cas de Fox News nous donne un exemple édifiant de l'ampleur du phénomène et de son fonctionnement.

J'entendis parler de cette chaîne environ six mois avant que les médias français ne s'y intéressent, début 2002, lors d'une étude économique sur les parts de marché télévisées américaines. La Fox avait lancée une jeune chaîne d'information alternative dont le ton était nettement conservateur. En effet, la Fox se spécialise dans la contre-programmation (!) et une chaine plus conservatrice serait effectivement une nouveauté dans un univers télévisé américain complètement dominé par le politiquement correct et l'orientation liberal (dans son sens américain, c'est-à-dire, de gauche).

Or, Fox News ne faisait guère que de remplir un créneau longtemps laissé à l'abandon. Si on accepte l'idée qu'environ 50% des américains votent républicains, pourquoi y n'a-t-il aucune chaîne pour eux? Est-ce donc un crime que d'être républicain en Amérique? Si on admet l'existence de chaînes pro-démocrates comme quelque chose de normal, qu'y a-t-il de mal à avoir une chaîne pro-républicaine? Même les démocrates les plus convaincus devraient respecter ce pluralisme qu'ils appellent si souvent de leurs voeux... A moins que ces appels ne soient qu'une vaste hypocrisie, bien sûr.

Naturellement, en comblant un vide aussi béant cette chaîne se mit à tailler des croupières à CNN et son style éditorial si profondément démocrate. C'était ce qui amena les journaux économiques à en parler. Je me contentais de garder dans un coin de mon esprit que Fox News était une chaîne d'information orientée différemment, et je me mis à consulter le site web de la chaîne de temps en temps. J'y trouvais des interviews sans langue de bois et des éditoriaux nettement plus tranchés que la bouillie consensuelle qu'on nous sert à tous les repas ailleurs. Rien de bien méchant en tous cas.

Trois mois plus tard, bizarrement, tous les médias de France abordèrent le sujet Fox News comme un seul homme pour en dire la même chose: il-ne-fallait-pas-regarder-cette-chaîne. Tout en dévoilant son existence, il s'agissait surtout de la présenter immédiatement comme un média marionnette du gouvernement américain, à la botte de George W. Bush, donnant des informations déformées à l'extrême et souffrant d'un biais que même la Pravda n'osait afficher au plus fort de l'époque soviétique. Rien que ça! Tous ceux qui osaient la regarder étaient naturellement des crétins, des introvertis et des abrutis à divers degrés.

Je ne sais pas pourquoi les médias se mirent à tirer à boulets rouges avec une telle synchronisation. Peut-être que cette chaîne était soudainement devenue disponible pour le spectateur français, ou qu'un diffuseur sur le câble envisageait de l'ajouter à son bouquet, ou que les journalistes parlent beaucoup entre eux malgré l'indépendance déclarée de leurs rédactions. Les auditeurs français furent appelés à se méfier de Fox News et à considérer tout ce qui en sortait comme des mensonges sans même l'avoir vue une seule fois de leurs propres yeux.

L'objectif fut atteint au-delà de toutes les espérances, j'eus l'occasion d'en faire l'expérience.

Lorsque Colin Powell donna sa fameuse conférence à l'ONU sur la menace irakienne courant 2003, le Conseil de Sécurité eut droit à une présentation Powerpoint donnée par ce dernier, montrant l'état des renseignements américains sur Saddam Hussein et ses armes de destruction massive.
Les médias européens ne s'étendirent pas trop sur ce que montra Colin Powell. Non seulement parce qu'il s'agissait de s'opposer à la guerre en enterrant tous les arguments contraires, mais aussi parce que sa présentation illustrait des détails gênants qu'il valait mieux glisser sous le tapis: une vidéo d'essai en vol de Mirage irakien (avion de combat fourni par la France) dont des réservoirs spéciaux servaient à diffuser des poisons chimiques; des photos d'installations compromettantes (à usage civil et militaire) du régime de Saddam Hussein, dont le ballet de camions qui s'enfuyaient juste avant l'arrivée des inspecteurs de l'ONU; et une foule d'autres renseignements aussi troublants.

Je pris connaissance de ce dossier en personne. Il n'avait rien de secret. J'avais commencé par le chercher sur le site de l'ONU, mais sans succès. Je finis par en trouver un exemplaire, par le hasard de Google, sur le site web de... Fox News, vous l'aurez deviné. Après en avoir trouvé ce que je cherchais, j'envoyais quelques e-mails autour de moi en donnant un lien dessus pour que chacun se fasse son idée.

Quelles réponses n'ai-je pas eu! Plusieurs de mes interlocuteurs me rétorquèrent sèchement qu'il n'était pas question de suivre ce lien. Ils refusaient de télécharger cette présentation Powerpoint pour la lire, parce qu'elle provenait du site de Fox News. J'eus plusieurs retours dans ce style, venant de personnes qui ne se connaissaient pas entre elles.
Fox News était dans leur esprit un réseau tellement indigne de confiance qu'il n'était pas concevable d'y aller ne serait-ce que pour en ramener un fichier informatique! Un tel aveuglement volontaire est spectaculaire. Je suppose que même le service de météo de la chaîne devait être "inféodé à George W. Bush et aux industries pétrolières".

J'eus la confirmation de vive voix que les gens avec qui je discutais n'étaient jamais - ô grand jamais! - allé voir cette chaîne pas plus que son site; ils basaient leur attitude exclusivement sur ce qu'on leur avait appris, bien incapables qu'ils étaient de me citer un seul exemple concret qui appuie leur ostracisme délirant. Fox News était victime de sa mauvaise réputation, une mauvaise réputation totalement artificielle et installée à dessein.
Quand je demandais leurs raisons, ils me récitèrent leur catéchisme: "on sait bien que Fox News appuie le gouvernement Bush", "on sait parfaitement qu'ils manipulent l'information", "tout le monde sait qu'ils ne livrent qu'un tissu de mensonges."
Devinez d'où sort ce "on", d'où provient cette soudaine sagesse populaire implacable et définitive.

Certains de ces arguments ont l'apparence du vraisemblable sans pour autant être scandaleux: après tout, rien n'empêche une chaîne pro-gouvernementale d'exister, ce n'est pas un crime.
Mais c'est en prenant du recul que chacun peut s'apercevoir de leur mauvaise foi totale. Jamais un discours aussi extrémiste ne sera tenu face à d'autres médias étrangers biaisés d'une façon qui sied aux médias français. Si vous avez jamais entendu du mal d'Al-Jazeera, ce sera sans proportion avec ce que reçoit la chaîne américaine.
L'argument d'une chaîne indigne parce qu'inféodée à un gouvernement ne tient pas debout, lorsque cet argument sort de la bouche d'un spectateur régulier de France2 et France3 - chaînes d'autant plus soumises au pouvoir qu'elles sont carrément nationalisées.
Finalement, la dépendance supposée des médias américains serait totalement contraire à la constitution américaine, à la déontologie réelle des journalistes outre-atlantique et à l'importance cruciale qu'a une réputation d'intégrité dans ce milieu (aux Etats-Unis, s'entend).

La propagande anti Fox News a si bien pris en France simplement parce que les gens du cru se sont contentés de projeter là-bas les déviances et les mensonges qui ont court ici. Les gens ont été vaccinés préventivement du virus Fox News et du danger qu'il représentait pour le système de la Pensée Unique. La réaction immunitaire a bien eu lieu. L'esprit de nos chers concitoyens est resté à l'abri d'une contamination inique - un point de vue différent, rendez-vous compte!

 

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